À travers les échanges de cartes postales entre un père et son fils, Anne Wachsmann retrace l'histoire de sa famille pendant la seconde guerre mondiale. Un témoignage nécessaire pour se souvenir et comprendre cette période dramatique, 80 ans après la Shoah.

Par Francis Maeto

Une boîte à chaussures remplie de cartes postales, et c'est tout un passé qui se dévoile. Un voyage à travers l'histoire de la famille de Anne Wachsmann, des Juifs alsaciens tiraillés entre deux pays, deux langues et deux cultures, mais qui ont choisi d'être français parmi « Ces excellents Français » (Éditions La Nuée Bleue 2020). Lors de l'invasion allemande, Adolphe, l'arrière-grand-père de Anne, quitte Strasbourg pour se réfugier avec les siens dans une station thermale de la zone libre, à Néris les Bains, « Vichy en plus petit ». Également franc-maçon, Adolphe a tout du paria : il incarne « l'anti France » pour le régime de Pétain. Il va pourtant réussir à trouver une place dans un cabinet d'avocats pour mener une vie discrète, dont témoignent les cartes postales que son beau-fils, Léopold Wachsmann, échange avec son fils. Sur ces cartes, la naïveté des dessins de l'enfant - futur père de l'auteur - ne parvient pas à masquer l'angoisse d'une terreur qui s'accentue au fil des jours. Le destin de cette famille juive est comme une allégorie de cette funeste période. Avec notamment l'affichage jaune sur les commerces juifs imposé à partir de septembre 1940, puis les nouvelles lois antisémites de spoliation du 28 mai 1941, lorsque « le piège se referme définitivement sur les Juifs de France », note Anne Wachsmann. Jusqu'à la terrible rafle du Vel d'Hiv des 16 et 17 juillet 1942, suite à l'ordonnance du 8 juillet émanant de Vichy, selon laquelle les Juifs devaient disparaître de l'espace public . En toile de fond plane l'ombre de Shoah, à laquelle la famille de l'auteur échappera, mais dont le traumatisme restera présent, même s'il sera longtemps difficile et douloureux d'y mettre des mots. « Au sortir de la guerre, beaucoup de Juifs ont choisi de ne pas en parler, d'enfouir cette souffrance et cette culpabilité que ressentaient ceux qui avaient survécu », ajoute Anne Wachsmann. Sur les 75.721 Juifs déportés de France vers les camps de concentration nazis, 2.567 seulement en sont revenus.

Le zèle antisémite de Vichy

Devenue avocate - comme son aïeul Adolph - Anne Wachsmann fait également œuvre d'historienne à travers cette saga familiale. Elle rappelle un épisode peu connu de l'occupation : lorsque les Allemands cèdent Grenoble aux Italiens en novembre 1942, les Juifs affluent vers ce territoire, car ils savent que les fascistes ne s'intéressent pas à leur sort, et qu'ils y seront ainsi à l'abri des rafles. En tout cas jusqu'en septembre 1943, lorsque la Gestapo vient occuper la place et commence à mener une chasse sans pitié contre les Juifs et les Résistants.

Par contraste, la mansuétude des militaires fascistes italiens pendant ces quelques mois à Grenoble confirme l'antisémitisme actif du régime de Vichy, et tout particulièrement le zèle de Pierre Laval et René Bousquet, directement responsables de la déportation et de la mort de 11.385 enfants Juifs. « Laval et Bousquet voulaient faire encore pire que les Allemands, qui ne visaient au départ que les adultes.Ces enfants ont donc été condamnés à mort par la politique de Vichy », souligne Anne Wachsmann.

« Ces excellents Français » pose également la question de la mémoire et de la transmission de cette histoire, quatre-vingts ans après : « C'est pour cela que j'ai choisi de donner sa forme à mon livre, en imprimant l'écriture et les images d'enfants sur les cartes postales entre un père et son fils, parce que je pense qu'il est essentiel d'incarner cette époque dramatique à travers des vies, des expériences ». Dans cette mémoire à la fois familiale et historique, il reste aussi d'autres Français qui justifient le titre du livre, ceux qui ont su prouver leur excellence en aidant leurs compatriotes juifs, malgré les risques, « comme ces fermiers qui ont caché mon arrière-grand-père », précise Anne Wachsmann. C'est également un peu grâce à eux qu'elle peut aujourd'hui témoigner et raconter son histoire familiale. Pour ne rien oublier.

08/07/2021 - Toute reproduction interdite


« Ces excellents Français » : une famille juive sous l'occupation par Anne Wachsmann
© Éditions La Nuée Bleue
De Francis Mateo