Dans un essai incisif, « Ces Biens essentiels » (Bouquins, 2021), la chroniqueuse et fondatrice de l’association Viv(r)e la République Céline Pina rappelle qu’en ces temps de crise sanitaire, l’Homme a besoin de ce qui est propre à l’élever. Pour éviter le pire. Il faut lire et écouter son discours, plein de sagesse et de lucidité.

Entretien  conduit par Emmanuel de Gestas.

Fild : Quels sont ces biens essentiels que vous décrivez ?

Céline Pina : Lors de cette crise de la Covid, nos gouvernants ont confondu biens essentiels et besoins primaires. La satisfaction de nos besoins primaires est certes indispensable, mais nos aspirations ne se résument pas aux pâtes et au papier toilette. Le matériel est ce qui est nécessaire à la survie, mais la survie n’est pas la vie. À ne prendre en considération que ses besoins primaires, c’est la nature profonde de l’Homme qui est niée, le fait qu’il soit un être de pensée et d’action, qui agit sur le monde et le change. D’ailleurs, lorsqu’on demande à un être humain ce qui lui est essentiel, il s’interrogera sur ce qu’est une vie qui a du sens, il aura tendance à parler de l’amitié, de l’amour, de ce qui l’exalte et le transporte, de musique, de littérature, de cinéma et pas forcément du menu de la cantine. Pour l’animal humain, certes, le prochain repas est important. Mais pour l’être humain, les biens essentiels sont civilisationnels. À quelqu’un qui suggérait en pleine guerre mondiale de baisser encore le budget des Arts au nom de l’effort de guerre, Churchill aurait répondu : « Mais si ce n’est pour la culture, pourquoi nous battons-nous ? ». Il y a dans cette réponse magnifique et probablement apocryphe, une grande vérité : ce qui donne un sens à notre vie nous dépasse. Si la deuxième guerre mondiale a du sens malgré la barbarie nazie, c’est parce qu’elle représente un combat contre l’asservissement et la brutalité au nom de la liberté et de l’humanisme. En France, cette guerre a accouché d’un nouveau modèle social, issu du conseil National de la Résistance, traduisant en protection effective nos solidarités civiques, notamment à travers la Sécurité sociale.

Fild : Quelles sont les conséquences de cette confusion entre besoins primaires et biens essentiels ?

Céline Pina : De la crise de la Covid, il n’émerge qu’un rêve infantile : retourner au monde d’avant. L’infantilisation de l’être humain réduit à ses besoins primaires ne permet pas de tracer un chemin de sortie de crise. Seule la capacité à penser et à agir sur le monde permet la renaissance. Pour n’avoir pas misé sur cette part de l’Homme et n’avoir pas su rassembler la Nation, la sortie de la crise sanitaire risque de nous plonger dans une crise identitaire, sociale, économique et politique violente.

Fild : Cette crise sanitaire marque-t-elle la mort de la technocratie ?

Céline Pina : Elle marque la fin du rêve positiviste, d’une société scientifique, où l’Homme serait prévisible et où il suffirait de connaître les lois qui gouvernent le monde pour agir juste. La gestion de la Covid a été révélatrice de cela. La maladie est une donnée scientifique, il suffisait donc à l’aide des connaissances recueillies d’établir une stratégie qui ne pouvait qu’être unique, puisque le problème relevait de la science. Il a pu sembler à Emmanuel Macron qu’en s’abritant ainsi derrière un conseil scientifique, la solution à suivre serait parfaitement rationnelle et efficace, la Nation n’ayant plus qu’à appliquer le remède et les politiques à organiser sa mise en place. Le virus s’est révélé complexe, les médecins se sont déchirés en public, les stratégies et analyses se sont révélées plurielles et le politique a dû assumer son rôle : prendre des décisions difficiles dans un environnement incertain. Le problème de la technocratie repose dans sa capacité à maîtriser les cadres pour justement éviter l’incertitude. Elle multiplie donc les processus pour éviter la confrontation au réel. Elle ne tient son pouvoir que de la conservation des formes. C’est une élite gestionnaire, pas politique. S’il s’agit de créer, de changer de paradigme, d’affronter l’inconnu, la technocratie n’a pas été faite pour cela et panique d’autant plus que son utilité sociale est remise en cause. L’épreuve pour elle a donc été terrible et notre Président, qui est justement l’archétype du technocrate, n’a jamais su incarner la dimension politique de la crise. La reine d’Angleterre, par une intervention très courte et unique, a montré comment un politique pouvait donner sens à une crise et en appeler au rassemblement du pays sans ridicule aucun. Le technocrate Emmanuel Macron, dans ses longues interventions, n’a jamais su y parvenir.

Fild : Que révèle cette crise de notre rapport collectif à la mort ?

Céline Pina : Nous sommes marqués par notre mortalité, notre finitude. Notre propre conservation individuelle devrait être notre horizon. Pourtant on pose souvent la question aux hommes : « qu’est-ce-qui est plus grand que toi et pourrait mériter ton sacrifice ? ». La grande force des démocraties est de penser que l’Homme mérite surtout le droit à poursuivre son bonheur. Nous agissons politiquement pour créer un monde durable. La force de la démocratie est de créer des sociétés politiques tournées vers la vie, la création, et qui n’exaltent pas la mort et le sacrifice.

Fild : Se sacrifier pour le Bien Commun, n’est-ce pas honorable ?

Céline Pina : L’homme libre de ces sociétés démocratiques peut accepter de se sacrifier pour tenter d’apporter de la pérennité à ce monde qu’il sait périssable. Il a le courage de se mettre en danger pour essayer d’inscrire dans la durée un projet culturel et politique qui lui parait bon, transmettre la promesse d’un monde qu’il a lui-même reçu. Nos liens, nos échanges, notre créativité, nos actions créent ce monde commun, à la fois physique et abstrait, qui accueille les institutions des hommes et les œuvres de leur esprit, pour que générations après générations nous montions sur les épaules de nos aînés pour voir plus loin. L’homme libre qui se sacrifie fait un choix et il n’en espère d’autre récompense que l’espoir que le grain semé ne meure point. Mais il sait aussi qu’en être réduit à ses extrémités-là est un échec et que dans le sacrifice, il y a aussi une part de remboursement de la lâcheté politique. Sans la faiblesse des démocraties face à Hitler et au nazisme, l’Histoire aurait pu être différente. Le martyr, lui, est bouffi d’orgueil. Il ne se sacrifie que parce qu’il espère des récompenses lucratives après la mort, il montre par son geste qu’il est habité par la mort et le goût de la répandre. L’homme libre sait que dans tout sacrifice , s’il y a une part de grandeur personnelle, il y a aussi une part d’échec collectif.

17/05/2021 - Toute reproduction interdite


Céline Pina
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De Emmanuel de Gestas