Depuis bientôt deux ans, la pandémie de Covid-19 ne cesse de bousculer le quotidien des Français. Et plus encore celui des personnes atteintes d’un cancer. Pendant le premier confinement, ces patients ont dû apprendre à se battre sur deux fronts : contre le cancer et le virus. Quelles ont été les conséquences psychologiques ? L’Institut Paoli-Calmettes (IPC), spécialisé dans la prise en charge des cancers à Marseille, a mené une étude sur le sujet au mois de juin 2020 auprès de 4 000 malades. Pour trouver des solutions à un isolement forcé qui fragilise les patients.

Par Alixan Lavorel

1 097 : c'est le nombre de personnes ayant accepté de répondre au questionnaire proposé par l’IPC en juin 2020. L’objectif de cette étude menée auprès de 4 000 patients au total, était de recueillir des informations sur les potentielles souffrances psychologiques ressenties par les malades atteints d’un cancer au moment de leur prise en charge lors du premier confinement, entre mars et mai 2020. Sur les 1 097 patients ayant renvoyé leur questionnaire, les femmes étaient majoritaires, à 63,2 % et particulièrement impactées par le cancer du sein.

Tous les patients visés par le questionnaire ont été soignés au sein de l’Institut marseillais. 61% d’entre eux étaient en cours de traitement au moment du premier confinement, un peu plus d’un tiers (31%) était en surveillance pour un cancer déjà traité, quand les 9% restants ont découvert l’existence de la maladie au cours de cette période. Cette étude, sous la direction du docteur Gwenaëlle Gravis (oncologue à l’IPC), confirme d'abord l’inquiétude que ressentaient de nombreux de patients lors de cette situation inédite : « Ceux qui commençaient leur traitement avaient une anxiété beaucoup plus importante que les autres. Apprendre que l’on a un cancer au même moment qu’une pandémie mondiale génère un stress supplémentaire », analyse le docteur Gravis. 30,5 % des patients ont ainsi souffert d’une forme « d’anxiété élevée », et 14,7% se sont plaints de « stress post traumatique important ». Une épreuve dans l’épreuve pour des malades dont le quotidien, déjà bousculé par la maladie, se compliquait encore un peu plus lors du premier confinement et l’instauration des gestes anti-Covid : « Les mesures drastiques mises en place autour des prises en charge des patients étaient importantes, mais ne nous ont jamais empêché de faire notre travail comme avant », estime le docteur Gravis. « Le temps dédié par les médecins à chaque patient n’a pas été modifié. Cependant, il est vrai que certains craignaient de se rendre à l’hôpital par peur d’être contaminés par le virus », confie-t-elle.

« Ma bataille n’était pas contre la Covid, mais contre le cancer »

Une période stressante pour les patients, donc, mais pas pour la majorité d’entre eux, selon les résultats de cette étude. En effet, certains comme Sylvain Cythere, 65 ans et ayant appris l’existence de son cancer en mars 2020, « juste avant le premier confinement », n’ont « pas du tout » été effrayés à l’idée de se rendre au sein de l’Institut : « Je me disais que je pouvais de toute façon aussi bien attraper le virus en sortant de chez moi, en allant au supermarché, à la boulangerie, … Très clairement, ma bataille n’était pas contre la Covid, mais contre le cancer, même si je faisais attention et que je prenais en compte ma situation de personne « à risque ». Pendant deux mois, je n’ai pas vu mes petits-enfants. Ne pas se tromper sur la vraie bataille à mener ne veut pas dire oublier les gestes barrières ». Un bilan que partage également le docteur Gravis : « Pendant les consultations, nous ressentions chez les patients davantage la peur d’une rechute ou du retour de la maladie que de l’anxiété autour du Covid ».

Toutefois, tout n’a évidemment pas été facile lors de cette période, confesse Sylvain Cythere. Le retraité reconnaît avoir rencontré une difficulté principale lors de l’annonce de sa maladie, celle de ne pas avoir pu être accompagné lors des premiers rendez-vous à l’Institut : « On ne s’attend évidemment pas à ce que ce cancer nous tombe dessus, et donc j’aurais aimé avoir le soutien de mon épouse. Cependant, je reconnais que c’était pour la bonne cause et que nous étions au pic de l’épidémie. Ce n’est pas une critique. Au contraire, je salue plutôt ces restrictions qui n’étaient pas appliquées dans tous les hôpitaux à Marseille ». Généralement, c’est bien ce sentiment d’isolement qui ressort de la bouche des patients, qu’ils soient nouvellement arrivés ou déjà en cours de traitement : « Ce sont des populations à risque, donc certains patients s’isolaient encore plus. Or, la maladie cancéreuse les isole déjà. On s’est rendu compte, via l’étude, que les personnes ayant le mieux vécu les confinements étaient celles qui maintenaient un entourage social et une activité professionnelle « normale » malgré la maladie », explique le docteur Gwenaëlle Gravis.

« C’est toujours difficile pour un patient de ne pas être accompagné »

Une situation délicate où - sauf exception rare - la solitude était le seul accompagnateur des patients lors des consultations, et que l’Institut Paoli-Calmettes a tenté d’endiguer lors de la seconde vague : « Évidemment, on peut toujours faire mieux, mais personne n’avait les éléments, et on a mis en place au fur et à mesure des semaines un maximum de choses pour essayer de protéger et entourer nos patients ». C’est d’ailleurs tout l’intérêt de cette étude : apprendre et comprendre la situation afin de s’améliorer. Une expérience bénéfique qui a pu être mise à profit dès l’arrivée du second confinement, où des visio consultations et des outils permettant de garder le lien entre malades et médecins ont pu être déployés plus efficacement : « C’est toujours difficile pour un patient de ne pas être accompagné. Je laissais donc mon portable ouvert et en haut-parleur lors des consultations afin que l’accompagnateur puisse être là, autrement que physiquement, et participer à la discussion ».

Si l’épidémie semble ralentir en France, les maladies graves, elles, continuent de se développer dans notre pays. Les maladies cancéreuses restent en effet la première cause de mortalité prématurée dans l’Hexagone. Si la confiance entre la médecine et les Français semble avoir été écornée par la Covid-19, l’accompagnement et l’écoute restent bel et bien les piliers des spécialistes et de leurs milliers de patients qui, chaque jour, combattent ensemble la maladie.

29/10/2021 - Toute reproduction interdite


L'entrée de l'Institut Paoli Calmettes à Marseille
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De Alixan Lavorel