L'agriculture subit le choc des crises répétées dans le monde, comme c'est actuellement le cas avec la guerre en Ukraine et les difficultés qui en découlent (approvisionnement en blé, augmentation des prix de l'énergie...). Comme cela le fut hier avec la pandémie du Covid-19, et comme cela le sera chaque fois davantage en raison du changement climatique et de ses conséquences directes sur l'activité agricole. Face à ces facteurs de perturbation, les systèmes agroforestiers apparaissent comme une alternative. Et sur ce terrain, le Cameroun dessine un modèle d'agriculture durable et résiliente. Une voie pour affronter la grande crise alimentaire qui menace.

Par Francis Mateo

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Le salon de l'agriculture à Paris a été éclipsé cette année par l'actualité tragique de la guerre en Ukraine. En année d'élection présidentielle, ce rendez-vous parisien du monde paysan est pourtant l'objet de tous les regards, encore plus que d'habitude : c'est ici que les candidats à la magistrature suprême se confrontent à une réalité bien plus profonde qu'il n'y paraît. Car ce salon n'est pas seulement la « vitrine » de la ruralité française ; c'est aussi le symbole des enjeux du secteur agricole, depuis la souveraineté alimentaire jusqu'aux grands déséquilibres planétaires. Et les risques ne manquent pas : la guerre en Ukraine qui pose aujourd'hui la question de l'approvisionnement en blé et des conséquences de la hausse des prix de l'énergie ; la pandémie de Covid-19 qui paralyse les échanges ; les pénuries alimentaires qui obligent les populations à migrer ; le changement climatique qui appauvrit les sols et les cultures... Comment l'agriculture va-t-elle résister aux crises, en France et dans le monde ? La réponse tient en partie dans le mot-valise désignant les systèmes « agroforestiers » ; un terme qui décrit assez explicitement le type d'agriculture qu'il désigne : des systèmes favorisant la juxtaposition ou la cohabitation, dans le temps et dans l’espace, des arbres de la forêt avec les cultures agricoles (plantes annuelles, pérennes) et/ou des animaux d’élevage. Et dans ce domaine, le Cameroun apparaît aujourd'hui comme un modèle à suivre, car cet écosystème y représente encore l'essentiel des ressources agricoles : « Dans la zone forestière comprenant les régions du littoral, du sud-ouest, du centre, du sud et de l’est du Cameroun, la plupart des plantations cacaoyères sont des systèmes agroforestiers », confirme Eunice Ndo, directrice du centre de recherche agricole de Mbalmayo (au sud de Yaoundé), rattaché à l'IRAD (Institut de recherche agricole pour le développement). C'est donc un système agricole ancestral qui acquiert une modernité par sa capacité d'adaptation aux contraintes contemporaines. « Lors de la pandémie du Covid-19 au Cameroun, la population urbaine s'est réfugiée pour une grande partie dans ces zones où l'approvisionnement en nourriture était mieux garanti que dans les villes », note ainsi Ludovic Temple, économiste et chercheur au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) : « Et sans système agroforestier, la situation serait également intenable à Haïti, en raison de la succession des crises politiques et environnementales ».

Préservation de l'environnement... et de la Santé

Cette capacité de résilience aux crises justifierait à elle seule les recherches actuellement menées au Cameroun, véritable champ d'expérimentation des systèmes agroforestiers, notamment pour l'Afrique centrale, mais pas seulement. « Le premier avantage de cette organisation agricole est d'ordre économique », explique Eunice Ndo, « car ce type d’agriculture permet aux producteurs de diversifier les productions et les revenus ». L'idée étant de lisser au fil des mois les différentes productions, pour n'être jamais à cours de ressources, en jouant sur les différentes composantes des systèmes (cacaoyers/caféiers, fruitiers, produits forestiers non ligneux, cultures annuelles vivrières, animaux, etc…) : « Les producteurs peuvent ainsi commercialiser leurs produits tout au long de l’année, et subvenir aux besoins de leurs familles sans connaître des périodes mortes dépendantes d’une seule culture. Les populations locales qui pratiquent l’agroforesterie améliorent et diversifient leurs revenus issus des différentes cultures. De ce fait, elles sont plus résilientes face à la pauvreté ».

Des systèmes agroforestiers qui participent par ailleurs - et par essence - à la préservation des forêts, que ce soit pour stopper l'érosion, favoriser l'émergence de l'eau par capillarité, ou absorber le CO2 (et donc diminuer l'effet de serre). Les systèmes agroforestiers jouent donc également un rôle actif contre le dérèglement climatique ! D'autant que ces cultures ne nécessitent pas d'azote chimique, dont l'usage massif reste l'une des causes du changement climatique. Ils sont par ailleurs peu utilisateurs de pesticides. Ces systèmes préservent ainsi la biodiversité et diminuent les risques d’émergence de maladies des plantes ou zoonotiques (transmises aux humains par des animaux ou des insectes) ; une agriculture qui est donc en phase avec le concept international « Une seule santé », prenant en compte à la fois les Hommes, les animaux et l'environnement.

Un avenir prometteur

Reste encore à organiser les filières afin de garantir les volumes et la régularité d’approvisionnement et de qualité qu'exige l'approvisionnement des marchés, qu'ils soient intérieurs ou internationaux ; une condition sine qua non pour passer d'une culture par nature localisée à une économie intégrée, pour franchir ce pas du local au global. Et l'un des leviers à l'étude (en collaboration d'ailleurs entre différents producteurs de cacao et café camerounais et le CIRAD) concerne l'approvisionnement de l’Europe (premier consommateur mondial) en café de qualité, 100 % traçable, issu de l’agroforesterie. Les productions agroforestières de cacao suivent cette même voie, qui passe aussi par des procédures de certification d'autant plus importantes qu'elles peuvent permettre de valoriser des productions forcément moins rentables : « Les coûts de collecte sont évidemment supérieurs dans les systèmes agroforestiers, où les récoltes se font pratiquement toutes à la main, faute d'une mécanisation suffisante ; pour mieux vendre ces productions, il est donc nécessaire d'établir des normes de certification qui reconnaissent à la fois la valeur du produit pour sa qualité, mais aussi pour tous ses bénéfices en termes sociaux et environnementaux », explique Ludovic Temple. Les chercheurs du CIRAD et les producteurs camerounais travaillent également sur de possibles certifications de territoires, c'est-à-dire des reconnaissances officielles de zones ou régions entières de productions agroforestières ; ce qui permettrait de massifier davantage les produits ainsi certifiés, et favoriser l'émergence de coopératives. Pour mieux répondre de cette manière aux attentes des acheteurs internationaux. Autant de raisons qui autorisent un certain optimisme sur le développement des systèmes agroforestiers, au Cameroun et en Afrique centrale en particulier, et dans les pays tropicaux plus globalement. « D'un point de vue économique et conjoncturel, les conditions sont plus favorables qu'il y a une vingtaine d'années », ajoute Ludovic Temple, « en raison notamment de l'augmentation du prix des intrants, liée notamment à la hausse du coût de l'énergie ou la raréfaction d'un certain nombre de ressources comme les phosphates, dont se nourrit énormément l'agriculture tropicale ; mais également à la faveur d'une demande croissante pour des produits alimentaires biologiques et plus sains. Et tout cela est à mettre en relation avec la capacité des systèmes agroforestiers à se transformer et se moderniser, avec par exemple l'introduction d'une mécanisation légère pour améliorer les conditions de travail ». Si l'on considère enfin la surface de 1,5 million d’hectares de terres agricoles dans le monde, et qu'on la compare avec les 4,1 milliards d’hectares de forêts sur la planète, il est permis de penser que l'agroforesterie peut encore gagner beaucoup de terrain. Dans tous les sens du terme.

07/03/2022 - Toute reproduction interdite


Des étudiants en aquaculture et en agriculture assistent à un cours à Missole, près de Douala, au Cameroun, le 24 juin 2021.
© Josiane Kouagheu/Reuters
De Francis Mateo