En affirmant de façon un peu courte, dans « On n’est pas couché » le 22 mai 2020, que les policiers agressent en France des centaines de personnes pour leur couleur de peau, Camélia Jordana a contribué à diviser un peu plus les Français et à jeter de l’huile sur le feu, dans un moment de fortes tensions sociales. S’il est bon pour la démocratie que des artistes puissent exprimer une parole critique, ils ne doivent cependant pas oublier que leur statut ne les exempte en aucun cas de leur responsabilité civique, au risque d’attiser la haine.

                                                                                Chronique de Lionel Lacour.

Il y a quelques décennies, l’engagement des artistes dans le débat politique passait d’abord par la leurs œuvres. Après 1945, certains pouvaient même s’opposer idéologiquement sans que cela n’empêche une amitié sincère comme celle entre Lino Ventura et Georges Brassens. Et si caricaturistes et chansonniers égratignaient les politiciens, ils ne se transformaient pas en tribuns politiques, surtout avec une télévision et une radio sous contrôle de l’État ! Quant aux artistes dits engagés, ils défendaient une cause, parfois même politique, en s’impliquant pleinement. Joséphine Baker s’est investie dans la LICA (ancêtre de la LICRA) et Simone Signoret et Yves Montand jouaient dans des films correspondant à leur idéal communiste. Les prises de positions de circonstances existaient aussi tel Michel Sardou dénonçant en 1967 l’anti-américanisme gaullien et communiste dans sa chanson Les ricains qui fut censurée, ou les cinéastes de la Nouvelle-vague dont la véritable revendication politique se manifesta dans l’obtention de l’annulation du festival de Cannes en mai 1968 par solidarité avec les étudiants, leurs premiers spectateurs. Néanmoins, tous ces engagements ne visaient pas à diviser les Français.

Mai 68 ne coïncide cependant pas encore à l’intervention massive des artistes dans une expression publique de leurs idées politiques et de Gaulle peut compter sur le soutien de stars mondiales comme Alain Delon ou Brigitte Bardot. Quant aux artistes ostensiblement ancrés à gauche comme Guy Bedos, ils connaissent dans les années 70 le placard médiatique mais continuent d’exprimer leurs critiques politiques sur scène. Le tournant a lieu le 19 mars 1980. Le chanteur Daniel Balavoine interpelle le futur candidat François Mitterrand en plein JT de 13h pour le sensibiliser sur le désespoir de la jeunesse, avant que Coluche n’entre à son tour dans le débat public par sa candidature, avortée, à la présidence. Les politiques comprennent alors que la parole publique d’artistes peut fédérer des citoyens dans une campagne électorale.

L’élection de Mitterrand à la présidence en 1981 suscite la prise de parole d’artistes dans les débats sociétaux tel Renaud dénonçant les ratonnades à la télévision autant qu’avec la chanson « Mon beauf ». Coluche, Bedos ou Montand reprennent le slogan « Touche pas à mon pote » de l’association prosocialiste SOS Racisme, créée en 1984 suite au succès de « La marche pour l’égalité et contre le racisme ». Pendant que Thierry le Luron, lui, est ostracisé pour ses critiques à l’égard de l’hôte élyséen!

Des artistes qui soutiennent partis et mouvements de gauche au nom des bons sentiments

En 1985, l’implication des artistes dans les questions sociétales s’accentue. Michel Berger initie « Chanteurs sans frontières » contre la famine en Ethiopie et Coluche crée les « Restos du cœur ». Ces personnalités publiques deviennent des acteurs politiques alternatifs, interrogés sur les politiques à mener dans des émissions d’actualité comme « Sept sur sept ». Pourtant, malgré les diverses sensibilités des artistes s’impliquant dans ces causes, ce sont bien les partis de gauche qui préemptent la parole. L’ancien candidat Coluche ne déclare-t-il pas que François Mitterrand est le meilleur des présidents de la République ?

Le soutien d’artistes populaires devient alors un enjeu pour les politiciens. En 2007, Dominique Besnehard ouvre son carnet d’adresses à la candidate socialiste Ségolène Royal, louée par le chanteur Cali ou le comédien Michel Piccoli. Le candidat de droite Nicolas Sarkozy compte dans ses rangs les chanteurs Faudel et Doc Gynéco. Cela leur est reproché du fait de leurs origines et ils disparaissent des médias quand des pro-Royal comme Diams ou Jamel Debbouze continuent leur carrière malgré la défaite de leur candidate. C’est que depuis SOS Racisme, les artistes investissent les questions des minorités et les prises de paroles, agrégeant immigration, racisme et question palestinienne, marqueurs d’une certaine idéologie de gauche. Les discours plus ou moins sincères sont compassionnels vis-à-vis des immigrés clandestins au nom d’un humanisme fustigeant un occident égoïste et capitaliste à l’origine du réchauffement climatique.

Ceci explique qu’après les attentats de 2015, les artistes se doivent de ne pas faire d’amalgame en s’opposant à la loi restreignant le droit au port du voile car sinon, c’est faire le jeu du Rassemblement National. Pourtant, en faisant chanter aux Invalides Camélia Jordana, musulmane, en hommage aux victimes des islamistes au Bataclan, la République démontre qu’elle ne fait pas de chaque musulman un terroriste !

À leur décharge, la surenchère des artistes s’explique aussi par la multiplication des canaux d’indignation. Les 3 chaînes télévisées de 1981 sont devenues dizaines sur les box, segmentant les publics, générant le buzz sur des réseaux sociaux. Cela engendre l’ultra sollicitation des artistes à prendre position sur des situations politiques ou sociétales comme la défense des minorités, que ce soit en vertu de leurs sexualités, de leurs origines ou de leurs handicaps. Or la fragmentation des canaux de diffusion, la segmentation des publics et la « pipolisation » du moindre anonyme passant à la télévision participent à la communautarisation de la parole selon l’âge, l’ethnie, la religion ou la sexualité. Mais tout aussi intéressant que soit ce que peuvent dire Vincent Cassel, Omar Sy, il convient pourtant de rétablir leurs propos pour ce qu’ils sont : des points de vue parfois justes, mais aussi parfois erronés, souvent déconnectés de la réalité vécue par les citoyens et récupérés, quand ils ne sont pas pilotés par des groupuscules communautaristes d’une gauche victimaire. L’immédiateté des chaînes d’info continue empêche de surcroit de hiérarchiser la parole émise. C’est ainsi que ce que dit Camélia Jordana sur la société vaut désormais autant que ce que disent un Michel Onfray, un président de la République ou une Caroline Fourest. À la qualité de celui qui produit la parole se substitue la quantité de « likes » sur Facebook, de retweets et le nombre de followers. C’est ce qui autorise Camélia Jordana, grisée par ces soutiens numériques, de demander, sans rire, un débat avec le ministre de l’intérieur et de chanter un appel à prendre les armes !

Ainsi, Coluche ou Michel Berger ont mis leur notoriété au service d’une cause humaniste sans accabler les Français de mauvaise conscience quand la cause semble désormais davantage servir une notoriété mesurée au « likomètre » et des intérêts fragmentant la société.

Omar Sy, acteur préféré des Français, mesure-t-il qu’associer hasardeusement le meurtre de George Floyd avec la mort d’Adama Traore est une flamme allumée dans la poudrière des banlieues françaises ? Quel est par ailleurs l’objectif de l’auteure Virginie Despentes quand elle évoque le « privilège blanc », prétendant, faussement, qu’aucun noir n’a jamais été ministre en France, reléguant par la même occasion aux oubliettes de l’histoire Roger Bambuck ou Rama yade entre autres ?

La Révolution française nous a appris qu’ « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Or, ces artistes savent qu’avec des médias amplifiants chacun de leurs propos, leur pouvoir est devenu presqu’aussi grand que celui des politiques. Ont-ils pour autant conscience de leur responsabilité ? Camélia Jordana comme les autres devraient se poser cette question.

07/06/2020 - Toute reproduction interdite


L'acteur Omar Sy assiste à une conférence de presse pour promouvoir le film "Police" lors de la 70e édition du festival international du film de la Berlinale à Berlin, le 28 février 2020.
Michele Tantussi/Reuters
De Lionel Lacour