Interviews | 4 mai 2020

Bruno Retailleau : « Un nouveau départ pour une nouvelle souveraineté »

De Maya Khadra
6 min

Pour Bruno Retailleau, président du mouvement Force républicaine et président du groupe LR au sénat, un retour aux fondements est de mise après la défaite intellectuelle du progressisme. Les priorités sont multiples : renouer avec notre souveraineté, refonder l’Europe, créer des richesses, débureaucratiser et revivifier les fleurons industriels français.

                                                      Propos recueillis par Maya Khadra

GGN : Qu’est-ce que la crise sanitaire révèle de la place de la France dans le monde ?

Bruno Retailleau : Cette crise révèle notre déficit de puissance. Sur le plan sanitaire bien sûr, à travers la pénurie d’équipements comme les masques et les surblouses, ou même de certains médicaments. La France doit réduire son taux de dépendance dans tous les secteurs stratégiques. Car ce qui s’est produit aujourd’hui dans le domaine sanitaire pourrait se reproduire demain, dans d’autres domaines, à la faveur d’une autre crise. Je pense à l’agriculture ou à l’énergie. Nous devons renoncer aux grands accords de libre-échange de type CETA ou MERCOSUR, investir massivement dans le nucléaire de nouvelle génération pour réduire notre dépendance énergétique, faire une revue de tous nos actifs stratégiques afin de déterminer leur niveau protection. Voilà plus de 30 ans que nos élites jouent l’indépendance de la France sur le tapis vert de la globalisation. Aujourd’hui, ce sont les Français qui paient leurs pertes.

GGN : Qu’est-ce que la France peut ou doit faire pour éviter un déclassement durable ?

Bruno Retailleau : Agir vite tout d’abord ! Bruno Le Maire a déclaré que le plan de relance ne serait effectif qu’en septembre. Mais septembre, c’est trop tard ! Pourquoi attendre ? Les grands pays commencent déjà à relancer leur économie, l’Allemagne en tête. Ne soyons pas naïfs, la relance sera aussi une nouvelle concurrence. Une compétition féroce va s’ouvrir pour attirer les investisseurs, reconquérir les marchés, etc. Et dans cette compétition, les premiers partis seront les premiers servis. Il nous faut donc relancer rapidement, avant l’été. Pour la France, afin qu’elle ne sombre pas dans le déclassement. Et pour les Français, pour qu’ils ne tombent pas dans l’appauvrissement, notamment nos compatriotes les plus modestes. Nous avons une dette à leur égard. Ils ont souvent été les plus mobilisés dans la crise sanitaire - je pense aux caissières, aux chauffeurs routiers, aux aides-soignants etc. - et ils risquent d’être les plus exposés dans la crise économique. Il nous faut créer plus de richesses, pour mieux la répartir. Plus de travail, mais plus de salaire. Et bien sûr moins d’impôts. C’est possible : nous pouvons verser chaque année l’équivalent d’un 13ème mois aux salariés les plus modestes, grâce à une augmentation du temps de travail (37 heures hebdomadaires, payées 37), une défiscalisation et une désocialisation totale des heures supplémentaires, une fusion des mécanismes de participation et d’intéressement pour les salariés, ou même encore la possibilité de se faire racheter ses congés par son employeur.

GGN : La crise révèle une fragilité du système sanitaire français, mais aussi les limites d’une économie dérégulée et de la course à la mondialisation. Le libéralisme peut-il être une réponse efficace, mais aussi audible et populaire ?

Bruno Retailleau : Tout dépend de ce que l’on entend par « libéralisme » ! S’il s’agit de déréguler et de délocaliser toujours plus, de brader nos fleurons industriels comme on l’a fait avec Alstom Energie ou STX, j’y suis fermement opposé. Mais s’il s’agit de débureaucratiser, de réformer un État qui dépense toujours plus mais nous protège toujours moins, alors oui, j’y suis favorable. Regardons les choses en face : la France a les dépenses sociales les plus élevées de l’OCDE et nos soignants ont dû se fabriquer des surblouses dans des sacs poubelles ! C’est parce que nous sommes surendettés qu’ils sont sous-équipés. La même réalité s’observe au plan économique : si notre bouclier anti-crise est sous dimensionné par rapport à celui de l’Allemagne, qui a débloqué pas moins de 50 milliards d’euros pour ses entreprises, c’est parce que grâce à leur sérieux budgétaire, les Allemands disposaient de marge de manœuvre. L’austérité, ce n’est pas eux, c’est nous ! Le salut par la dépense publique, c’est une folie.

GGN : Quelle est l’erreur de diagnostic qu’il faut éviter à tout prix avant de reconstruire « le monde d’après » ?

Bruno Retailleau : L’erreur serait de croire que nous pourrons construire ce « monde d’après » sur les sables mouvants du monde d’hier. Le choix n’est pas entre deux vieilles impasses, qui nous ont emmené dans le mur : le laisser aller de l’étatisme ou le laisser faire du néo-libéralisme. Nous payons plus de trente années d’errements économiques et stratégiques. Nous devons, comme en 1945 ou en 1958, mettre en place une politique radicalement nouvelle. Pour prendre un nouveau départ. Un nouveau départ pour une nouvelle prospérité, à la fois plus forte et plus juste car l’effort doit payer pour tous. Une nouvelle solidarité aussi, plus efficace, plus humaine aussi, car ce qui s’est passé dans nos EHPAD, où beaucoup de nos ainés sont décédés dans la solitude la plus extrême, doit nous interroger collectivement. Et une nouvelle souveraineté enfin, car nous allons devoir réindustrialiser, régionaliser davantage les chaines de valeur. Cette souveraineté doit être naturellement une souveraineté française car cette crise aura démontré la vacuité du concept macronien de « souveraineté européenne ». Vers qui se sont tournés les peuples européens ? Vers leurs Gouvernements. Comme en 2008. N’en déplaisent aux fédéralistes, les nations restent le cadre naturel de la protection. Mais nous avons besoin de l’Europe. Une Europe refondée. Car si nous voulons réindustrialiser, protéger ensemble, entre Européens, nos actifs stratégiques, il va nous falloir changer l’UE. Changer sa politique de la concurrence, qui ne nous permet pas de créer des champions européens. Changer aussi sa politique commerciale. Quand je vois qu’au moment où l’on parle de relocalisation, d’autonomie stratégique, de réduire nos dépendances, l’UE conclut un accord de libre-échange avec le Mexique qui précisément va nous rendre encore plus dépendant et encore moins autonome, notamment sur le plan agricole, je me dis qu’il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond à Bruxelles ! Il faut que l’Europe change de logiciel. On a parfois l’impression qu’elle est restée bloquée dans les années 90. Mais la mondialisation heureuse, c’est terminé ! Ce que l’on vit, c’est le retour de la puissance. Ce que l’on voit, c’est le besoin d’indépendance.

GGN : Avec la fin de l’idée de « start-up nation » incarnée par Emmanuel Macron, faut-il s’attendre à ce que les cartes soient totalement rebattues sur le plan politique comme elles pourraient l’être sur des plans géopolitiques ou économiques ?

Bruno Retailleau : Si cette crise signe le retour cruel du réel, elle marque aussi la défaite intellectuelle du progressisme. Elu sur un projet célébrant le marché, la mondialisation heureuse et l’individu, Emmanuel Macron est contraint aujourd’hui de parler de nation, de frontière, de solidarité. Ce retournement sémantique marque l’effondrement idéologique du progressisme. Mais ce ne sont que des mots ! Emmanuel Macron peut bien jurer qu’il va se « réinventer », sa pensée est celle des années 90, du village global et de la mondialisation heureuse. Son logiciel est trop dépassé pour être reformaté. Du reste, son lien avec les Français est définitivement abimé. Au fond, après les Gilets Jaunes, cette crise constitue l’acte 2 de la décomposition du macronisme. Tout ce qu’il nous présentait comme une nécessité impérieuse est aujourd’hui battu en brèche : le sans-frontiérisme et avec lui le nomadisme des partisans de la « mobilité » effrénée ; l’individualisme et avec lui le mépris social pour « ceux qui ne sont rien » ; le centralisme technocratique également, dont chacun a pu constater l’impotence car les collectivités auront été beaucoup plus efficaces que l’État pour acquérir des masques et les distribuer. Tous les constituants du macronisme sont dévalués. Quant à Marine Le Pen, sa démagogie sur le travail, les retraites ou la dépense publique démontre que le RN ne peut être un facteur de redressement mais, au contraire, un continuateur du déclassement. Reste notre famille politique, la droite. Elle peut être cette force nouvelle si elle sort enfin des vieux schémas et des vieilles querelles. Droite libérale, sociale, souverainiste, régalienne... Tout cela, ce sont des étiquettes que l’on colle et décolle au gré des vents. L’action politique offre toute une palette d’outils mais pour une seule tâche : œuvrer à l’intérêt de la France et au bien des Français. C’est sur cela que nous devons fonder nos propositions, pas sur des réflexes dogmatiques ou sur des idées molles.

GGN : Pouvons-nous envisager un "Plan Marshall", une solution sur le plan international, une sorte de projet concerté entre les États pour relancer l'économie mondiale ? Les États en ont-ils les moyens ?

Bruno Retailleau : Sans doute aurons-nous besoin collectivement d’une plus grande coordination, au niveau européen bien sûr, et peut être au-delà. Mais n’attendons pas je ne sais quel sommet ou je ne sais quelle conférence internationale ! S’il y a bien une leçon à tirer de cette crise, c’est que notre destin est d’abord entre nos mains. Ce que nous ne faisons pas pour nous-mêmes, personne ne le fera à notre place.

05/05/2020 - Toute reproduction interdite


Le ministre français des finances Bruno Le Maire s'entretient avec des employés lors de sa visite de l'usine Alstom à Petite-Foret près de Valenciennes le 29 septembre 2017.
Pascal Rossignol/Reuters
De Maya Khadra

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