Analyses | 9 novembre 2019

Bruno Gilles : “Je propose une ambition, une vision pour Marseille”

De Peggy Porquet
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Sénateur Les Républicains, Bruno Gilles brigue la Mairie de Marseille. Engagé dans sa campagne depuis un an, il livre ses souhaits et sa vision pour la deuxième ville de France. Propos recueillis par Peggy Porquet.

 

Vous vous présentez à la Mairie de Marseille. Quel est votre programme, en trois axes?

Au-delà d’un programme, je propose une ambition, une vision pour Marseille. Le premier objectif est que l’on reprenne la main sur le domaine public. Aujourd’hui Marseille compte près de 900 000 habitants et 450 policiers municipaux. On sait que le ratio pour les grandes villes est de 1 policier municipal pour 1000 habitants. Il va donc falloir avoir 1000 policiers supplémentaires qui seront présents dans quasiment tous les arrondissements et qui pourront  mieux travailler avec la police nationale. Cela permettra de faire un travail de fond et de présence pour tout ce qui concerne les problèmes d’incivilité, en dehors de l’insécurité.

Le deuxième sujet concerne les écoles. Il y a beaucoup de polémiques concernant l’état des établissements scolaires marseillais, la mise en place possible puis refusée d’un partenariat public – privé. Ce fameux PPP dans les écoles, je n’y étais pas favorable à titre personnel. On s’y engageait sur une période trop longue financièrement avec une somme approchant les 1 milliard d’euros. Je propose de mettre en place un pôle de rénovation des écoles marseillaises avec un large partenariat : l’Education Nationale, les associations de parents d’élèves, la fédération du bâtiment 13 etc.., afin que l’on définisse vraiment les besoins prioritaires des écoles à rénover et des quartiers où il va falloir en construire.

Le troisième axe concerne l’environnement. Marseille se doit d’avoir un vrai programme, notamment avec la plantation de dizaines de milliers d’arbres supplémentaires.  A Rome, l’objectif est de planter 3 à 5 millions d’arbres. Pour Bordeaux, l’objectif est de 500 000. Il va falloir replanter sur le domaine public, dans toutes les cours d’écoles, les crèches, les centres aérés, les maisons de quartiers. On peut se fixer un objectif de 25 000 à 30 000 arbres supplémentaires. Je prends l’exemple du boulevard Sakakini, du Jarret, où  l’on plante 1000 nouveaux arbres. D’ici deux ou trois ans, ils pourront faire baisser la température globale. En dehors de la pollution, cet ilot de fraîcheur sera bien utile en cas de canicule. Il faudra également insister pour que les promoteurs fassent des murs et des toits végétalisés. C’est certainement un surcoût pour eux, mais ils doivent faire un geste lorsqu’ils viennent construire à Marseille.

Vous êtes à l’origine de la proposition de loi sur le logement insalubre votée à l’unanimité par le Sénat. Pourquoi ces mesures n’ont pas été prises plus tôt ?

Dans toute la France, on considère qu’il y a plus de 420 000 logements indignes, dont 40 000 à Marseille. Le drame de la rue d’Aubagne, avec huit morts, deux immeubles détruits, un immeuble déconstruit, nous a obligés à prendre du recul, au-delà de l’émotion légitime. Il fallait comprendre comment nous en sommes arrivés là alors que tout le monde nous avait donné l’impression d’avoir fait son boulot. La Ville, le Département, la Métropole, l’Agence régionale de santé, l’Etat, tout le monde nous disait : “ce n’est pas nous”.

En tant que Sénateur, j’ai d’abord travaillé avec les associations locales, la Fondation Abbé Pierre, avec des gens qui ne sont pas proches de moi politiquement, mais qui ont accepté de s’assoir autour d’une table pour expliquer ce qui n’allait pas. J’ai par la suite participé à des réunions avec des professionnels du Sénat, de la Commission des Affaires Economiques, afin d’en tirer une proposition de loi. Il y a eu aussi beaucoup de visites sur le terrain dans toute la France avec la Présidente de la Commission, Madame Estrosi Sassone.  Je suis très fier que cette proposition de loi ait été votée à l’unanimité au Sénat, ce qui est rare, et j’espère qu’elle le sera également rapidement à l’Assemblée Nationale.

Elle prévoit la mise en place du diagnostic technique global : faire une vraie photographie d’un immeuble, tous les dix ans, notamment pour les immeubles anciens, pour ne pas attendre qu’il soit en état de ruine. Ce diagnostic permettra de faire une liste aux propriétaires – dont beaucoup sont de bonne foi – des travaux à engager. Le deuxième point concerne les marchands de sommeil. Ces marchands de mort doivent être sanctionnés plus durement. Une amende de quelques dizaines de milliers d’euros ne suffit pas alors qu’ils en encaissent des centaines en espèces. La troisième  chose qui me paraissait importante c’est qu’aujourd’hui il y a 17 pouvoirs de police du maire. En cas de logement insalubre, plusieurs pouvoirs de police du maire peuvent être activés et transmis à ses adjoints ou la police municipale. Dès qu’il y aura le signalement d’un logement insalubre, cela permettra de suivre les enquêtes, les travaux. On a permis également d’accepter une demande très ancienne sur laquelle les associations pourront aller en justice à la place des particuliers.

Je pense que nous avons franchement une belle proposition de loi et il faut maintenant que le gouvernement joue le jeu. La balle est dans le camp du Ministre du Logement, que je contacte régulièrement pour que sa majorité vote cette loi à l’Assemblée nationale.

Certains s’inquiètent du PPAC* signé en Juillet dernier par l’Etat et la Métropole Aix Marseille Provence, car ils y voient un risque de gentrification du centre-ville. Les populations les plus défavorisées vont-elles être délogées après la rénovation des habitats ?

Ce terme de gentrification lancé par certains collectifs est devenu à la mode. Honnêtement je n’y crois pas. Quand on prend le drame de la rue d’Aubagne, on se rend compte que les habitants qui ont été délogés veulent tous revenir. Il y a une vraie attache affective, notamment pour les anciens propriétaires qui ne bénéficient d’aucune aide légale. Donc on ne peut pas se permettre une gentrification.

Je vois deux choses pour le centre-ville :

- une Zone franche urbaine, qui permettrait de faire revenir l’activité, la vie, en particulier au niveau des professions libérales et qui créerait une nouvelle dynamique avec des aides et des subventions cumulatives.

- ne pas avoir peur de faire des logements sociaux. Le logement social de qualité sera toujours supérieur aux taudis.

Il faut réaliser une vraie mixité et arriver à un bon pourcentage entre le logement social, l’accession à la propriété, et le locatif. En  fait, on a toutes sortes de populations qui vont habiter ou qui vont revenir dans le centre-ville. Cela permet de répondre tout de suite à la gentrification. La vie peut également revenir par d’autres mesures comme la piétonnisation du centre-ville, mais surtout par le biais de la Zone franche urbaine, apportant un plus au niveau de la vie professionnelle.

La Chine s’implante de plus en plus dans le paysage Marseillais, notamment dans le cadre des “accords Marseille – Fos”. Pensez-vous que l’on se dirige vers une acquisition du Port à hauteur de 51% comme pour le Pirée ?

A titre personnel, si demain je suis Maire de Marseille, je n’y suis pas favorable. Il faut une réelle volonté politique pour se réapproprier le port. On sait tous que le Port autonome de Marseille appartient à l’Etat. Donc c’est à lui qu’il revient d’ouvrir ou non les capitaux, comme cela a été demandé pour certains aéroports. Nous avons des institutions très fortes, le Département, la Métropole, la Région, la Ville. S’il y a un investissement supplémentaire des collectivités, il faut qu’il y ait du donnant – donnant et que les autres investissements correspondent à ce que souhaitent les collectivités. Quand vous prenez le Port de Marseille aujourd’hui, par rapport à ce que l’on pourrait y développer, il y a énormément de trous vides, hormis le Mucem, les Terrasses du Port, le Silo, la CMA CGM, l’activité portuaire et croisiériste. Pour combler les trous, il faut que l’Etat nous permettre d’investir, nous mette à l’abri d’une puissance étrangère qui pourrait devenir majoritaire. Il y a effectivement Marseille – Fos. Marseille devrait être tournée vers d’autres activités, je rêve que l’on puisse faire de la réparation navale, et profiter des Jeux Olympiques de 2024 pour avoir des réalisations qui vont nous servir par la suite.

Depuis plusieurs années, nous demandons une Zone franche portuaire comme à Tanger. Si l’on veut aider la deuxième ville de France, il faut faire des concessions financières. Il peut y avoir des investissements étrangers et je n’y suis pas défavorable mais pas lorsqu’ils atteignent une majorité comme les 51% du Pirée.

En ce qui concerne la Route de la Soie, nous avons la fameuse ligne ferroviaire Lyon – Turin. Aujourd’hui, il n’y a qu’une partie du contournement qui est prévue. Aller jusqu’à Turin amène jusqu’au port de Gênes, et  d’autres ports étrangers, mais cela ne passe pas par Marseille. J’ai fortement demandé que deux contournements soient prévus. C’est économiquement parlant injuste car le financement du contournement de Lyon est à la fois Français et Européen. J’adore l’Italie, mais on ne doit pas servir que Gênes. Cela serait une mort lente mais programmée du port de Marseille si le double contournement de la Métropole de Lyon n’était pas réalisé. Il a fallu fortement interpeller le gouvernement. Le Port de Marseille a encore beaucoup d’avenir et peut avoir une part dans les nouvelles Routes de la Soie.

Il y a aussi un débat sur les Gaz Naturels Liquéfiés, des carburants beaucoup moins polluants que pourraient utiliser les bateaux de croisière à Marseille et ceux de la GMA CGM, sauf qu’aujourd’hui nous sommes en concurrence avec Barcelone. Cette grande plateforme qui servirait de gigantesque pompe à GNL ne peut être dans les deux villes. Si elle vient à Marseille, c’est gagné. Si elle est à Barcelone, il est évident que les bateaux de Costa et de la CMA CGM viendront s’y ravitailler.

Donc sur ces questions, le gouvernement a plusieurs occasions de montrer son amour pour Marseille.

Des chiffres avancent que 17% des commerces du centre-ville de Marseille sont actuellement vacants, et la Métropole a considéré la prise en charge de loyers pendant trois ans pour les nouveaux arrivants. Les petits commerces de proximité seront – ils privilégiés par rapport aux grandes enseignes ?

Je l’affirme dans le cadre de ma campagne et de projets définitifs, je souhaite que nous n’ouvrions plus de centres commerciaux à Marseille pendant six ans. Nous sommes arrivés au bout et l’on se rend compte qu’il y a des centres commerciaux qui ne marchent plus.  Au niveau du petit commerce, c’est catastrophique. En 10 ans, on est passé de 9 à 17% de taux d’inoccupation des commerces du centre-ville. Il faut arriver à relancer tout ça. Les mesures qui ont été prises par la Métropole sont bonnes, et l’on s’aperçoit également que nous avons une pénurie de demandes de locaux professionnels. Quoi qu’il arrive, il ne faut pas laisser de locaux vides, en particulier les rez de chaussée. Là je pense que les collectivités peuvent parfaitement faire des efforts pour aider à l’installation en rez de chaussée de couveuses, d’espaces de co-working. Ces activités remettent aussi  de la vie. Il ne faut surtout pas faire revenir de grosses enseignes car ce serait compliqué. Je souhaite en outre que l’ on créé une vraie délégation au conseil municipal que l’on pourrait appeler “Coeur de Ville”. Aujourd’hui c’est un peu comme pour les logements insalubres, il y a trop de délégations, trop de services. Il faut recentrer tout cela au sein de “ Coeur de ville” qui va s’occuper à la fois des commerçants, du locatif et du foncier. Cela permettrait d’avoir un comme un guichet unique, - pas pour toutes les entreprises - , pour l’installation de nouveaux commerces de proximité. On pourrait également travailler en partenariat avec toutes ces petites sociétés de co-working et de couveuses. Dernier point, à partir d’une certaine période, on peut décider de surtaxer les locaux vacants pour inciter les propriétaires à louer. Ce qui est sûr, c’est qu’il faudra favoriser le petit commerce et je m’y engage pour les 6 ans si je suis maire de Marseille.

Quel avenir voyez-vous pour Les Républicains ?

Il faut une restructuration. Je suis un ancien RPR, et même si je suis ancré à droite, j’ai une tradition de gaullisme social, que j’avais pu ressentir à l’époque avec quelqu’un comme Philippe Seguin. Il faudrait d’abord une gestion apaisée du parti, et le meilleur pour moi est Christian Jacob. Entre la période Coppé-Fillon, les dernières Européennes, le départ du président, tout cela a été agité. J’aimerai en outre que l’on s’appuie sur des propositions faites par Gérard Larcher lorsqu’il a dit qu’il fallait s’appuyer sur les territoires, et de mon ami Renaud Muselier qui a proposé à Antibes la tenue d’Etats Généraux de la droite républicaine et du centre. Il faut rassurer un peu tout le monde et  nos adhérents, malheureusement moins nombreux que ce que l’on a connu à l’époque, puis repartir à la reconquête. Il faut arriver à faire circuler l’idée  dans la tête des français qu’il y a quelque chose entre le RN et LREM. Depuis le premier jour de sa victoire, Emmanuel Macron  prépare la présidentielle d’après, en distillant  la phrase que ce sera toujours entre Marine le Pen et lui. Ce n’est pas possible, c’est une vraie confiscation de la vie démocratique. Il y a des gens qui votent Marine le Pen, je les respecte, comme ceux qui votent Macron. Je respecte tous les choix. Sauf que je veux faire partie des gens qui lèvent le doigt et qui disent “Nous, on existe, il y a aussi une autre droite”. Il y a une droite centriste, une plus à droite, une droite gaulliste, ect…En tout cas il y a quand même une droite avec certaines valeurs. Le travail de reconquête doit à mon avis se faire de cette façon et là je fais confiance à Christian Jacob.

Que pensez – vous de la proposition de M. Gaudin sur une “ Union large “ à l’approche des élections municipales ?

J’y suis défavorable car c’est la confiscation du choix politique au premier tour. Je suis président de la Fédération des Bouches du Rhône. Il y a quelques mois j’ai fait campagne pour un candidat aux Européennes ou l’on n’a pas fait un score phénoménal. Et du jour au lendemain, on veut nous imposer ceux que l’on a combattu. Ça ne me convient pas en termes de positionnement politique, et je trouve que c’est très contraignant pour l’électeur. Il faut laisser le choix démocratique, surtout pour les Municipales. Marseille n’est pas une ville de droite ou de gauche. C’est une ville populaire au sens noble du terme. A Marseille, il faut laisser le choix. Je ne dis pas que c’est une erreur politique, le maire a le droit de faire le choix qu’il veut. Après il n’a pas à nous l’imposer. A un moment Martine Vassal est allée dans ce sens, en tendant la main, mais le choix n’est pas encore fait. Moi, cela ne me va pas. Aux municipales, je sais qu’il faut une liste ouverte, mais il y a une colonne vertébrale qui va être la droite républicaine ouverte à tout le monde. Des membres de la société civile vont venir travailler avec moi pour le bien de Marseille. Moi, je veux aller chercher les meilleurs. J’ai eu la chance d’être rejoint par le champion Olympique Jackson Richardson, qui n’a pas d’étiquette politique. Je pense que tous les mois nous ne pouvons changer de position. Il faut être clair, et lorsque l’on est entre deux chaises, on tombe.

Quelles sont vos propositions quant à la lutte contre l’incivilité à Marseille ?

Les incivilités sont très préoccupantes. Depuis un an que je suis en campagne, les Marseillais me parlent plus souvent de grosses incivilités plutôt que d’une réelle insécurité.  Elles sont larges : des jeunes qui prennent le tramway sans payer en faisant du bruit, des stationnements illégaux, cette nouvelle mode de blocage des entrées d’autoroutes avant un mariage etc. Tout ceci n’est pas de la grosse délinquance. Mais les marseillaises et les marseillais ne les tolèrent plus. Il  y a des règles qui doivent être appliquées. Marseille a toujours été une ville un peu rebelle, mais je rappelle toujours, il y a 2600 ans, lorsqu’elle a été créée par les Grecs, la première inscription à l’entrée du port notifiait “ Bienvenue, ici il y a des lois, il faut les respecter”. Déjà à cette époque, on le précisait.  Donc le peuple marseillais doit accepter d’assumer les règles et les lois et pour cela, de temps en temps, il faut être malheureusement répressif. Je veux que les policiers municipaux reprennent du terrain. Je veux qu’on reprenne l’espace public. La sécurité est un devoir régalien de l’Etat. En revanche, la  mairie doit s’occuper de l’incivilité. Je pense que l’on peut y arriver. Je souhaiterai que nous ayons un procureur comme à Nice, dédié à tout ce qui va concerner les plaintes de la ville de Marseille. La deuxième ville de France mérite le respect et la considération de la part de l’Etat. Donc je demande un procureur qui soit détaché pour tout ce qui concerne ces affaires. Dès le début du prochain mandat, il faut que l’on montre aux Marseillais qu’on les a écoutés. Il y a le problème du logement, de l’économie, etc. Mais ces mesures seraient un signe fort. Quelques mois après son élection, le Maire de Marseille pourra lancer un concours de police municipale, puis un autre tous les ans. Si je suis élu Maire, je m’engage à le faire.

 

* Projet partenarial d’aménagement du centre-ville

 

11/10/2019 - Toute reproduction interdite


Une vue aérienne montre le Musée des civilisations européennes et méditerranéennes (MUCEM) et le Fort Saint-Jean à Marseille, France, 17 février 2016.
Jean-Paul Pelissier / Reuters
De Peggy Porquet

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