Dans son dernier essai Ok Millennials !(Ed. de l’Observatoire, 2021), le journaliste et essayiste Brice Couturier oppose les valeurs émancipatrices des années 1960 de libéralisme et d'universalisme, à la génération woke, qui ne rêve que de censure. Le journaliste livre une enquête nécessaire, à l’heure où la pensée « puritaine » du wokisme se répand dangereusement dans la société française.

Entretien conduit par Marie Corcelle.

Fild : Quelle est l’origine du « wokisme » ?

Brice Couturier : Beaucoup avancent que le wokisme est une invention de la droite conservatrice, de Donald Trump, etc... C’est toujours la technique du déni. Quand une idéologie gauchisante est en train de s‘infiltrer et qu’elle rencontre des résistances, on vous assène toujours que ça n’existe pas. C’est « circulez il n’y a rien à voir ! ». C’est ce que font les woke, ces policiers de la pensée, quand ils rencontrent une résistance massive face à une idéologie stupide, absurde et dangereuse. Le wokisme vient de l'argot woke, qui dérive de wake : éveillé, vigilant, conscientisé. L’idée étant que les minorités soient conscientes des injustices et des préjugés dont elles seraient par essence victimes : les Noirs, les « racisés », les femmes, les homosexuels, les obèses, les handicapés... Tout ce qui n’est pas un mâle blanc bourgeois et en bonne santé fait partie des opprimés.

Fild : En quoi enfermer chacun dans sa communauté représente-t-il un danger ?

Brice Couturier :
C’est d'abord choquant, puisqu’on enferme des gens dans une catégorie et on les victimise. Si on est obèse, on est victime de la société avant d’être victime de sa propre alimentation. Ensuite, c’est dangereux car cela crée un sentiment paranoïaque : rester éveillé, ça rappelle les slogans révolutionnaires français tel que les ennemis du peuple, eux, ne dorment jamais. Mais en étant sans cesse à l’affût d’un préjudice qu’on subit, on le trouve toujours. Si j’étais persuadé que mon voisin m’en veut, j’interpréterais toutes ses actions comme voulant me nuire. Mon antiracisme, c’est celui de Martin Luther King : voir les individus et non pas la couleur de leur peau. Je fais partie d’une génération qui a milité pour les droits de l’individu, je suis un libéral, donc je pense qu’il faut juger les gens en fonction de ce qu’ils font et non en ce qu’ils sont supposés être. Les réduire à des catégories de genre ou de race, c’est odieux. Je refuse de donner un sens politique ou idéologique à la couleur. Je ne crois pas à une culture noire partagée par les habitants de la Gambie et ceux du Colorado, pas plus qu’à la culture blanche, je n’ai rien en commun avec un Ukrainien ou un Russe.

« Les woke sont des puritains »

Fild : Vous parlez de puritanisme quand vous évoquez la question woke dans votre livre. Pourquoi ?

Brice Couturier :
Les gens qui n’ont pas forcément bien saisi la spécificité du wokisme pensent que comme c’est un mouvement de gauche radicale, c’est forcément du côté de la libération et de l’émancipation. On est trop habitué à voir les choses à travers les lunettes des années 60, où effectivement - jusqu’à une certaine période - le gauchisme prônait l’émancipation des individus, de la sexualité et du désir. On appelait d’ailleurs les soixante-huitards les désirants. Mais les woke sont des puritains. Le mouvement a commencé par la déconstruction, avec l’idée que toute la culture occidentale avait pour caractéristique l’homophobie, la misogynie, le racisme, le patriarcat… À partir de là, il y a une volonté de réformer le langage ainsi que des tentatives de censure pour interdire certains discours. On s’est souvent moqué de ce langage politiquement correct dans les années 1980, quand il ne fallait pas dire sourd mais malentendant, et non pas aveugle mais voyant différemment. Ça faisait rire tout le monde à l’époque, mais nous avons eu tort, puisque c’était le début du wokisme avant qu’on en parle. Leur puritanisme se traduit également en ce qu’ils culpabilisent le désir sexuel, en particulier hétérosexuel. Regardez comme ils interdisent - en conjonction avec les islamistes – le fait de montrer une poitrine féminine. Si on m’avait dit que des gens, au nom d’idéologies de gauche allaient censurer des tableaux du XIXème siècle parce qu’on voit une poitrine, j’aurais dit que c’était là une chose impossible. Et vous aurez remarqué que la censure joue très peu lorsqu’il est question d’homosexualité. Aux États-Unis, on trouve des contrats qui circulent dans les campus : lorsqu’un garçon et une fille veulent avoir des relations sexuelles, la fille doit signer un contrat en disant qu’elle est consciente de ce qu’elle fait. Mais on ne le demande pas aux homosexuels. Il y a toujours l’idée que les rapports hétérosexuels sont régis par la culture du viol, et que le désir masculin est injustifié, immoral et politiquement incorrect.


Fild : Dans quelle mesure le wokisme peut être totalitaire ?

Brice Couturier : L’idéologie autoritaire exige la soumission, afin de faire en sorte que les masses ne participent pas à la vie politique et laissent les élites gérer à leur place. Le système totalitaire, à l’inverse, exige la mobilisation des masses et s’introduit dans les relations individuelles des gens, comme dans la vie des familles. Le wokisme est donc totalitaire, car il s’intéresse en priorité à la vie privée des individus. En 1969, le slogan « le privé c’est le politique » est apparu, ce qui en dit long. Dès que l’on rentre dans cette logique-là ; quand une idéologie veut gouverner la vie des couples et des familles ainsi que la société toute entière, on fait face à une logique totalitaire et par conséquent à un vrai danger.
Un des grands risques du wokisme, c’est également de faire de la marge une norme. Cela va de pair avec la déliquescence de la démocratie. Normalement, ce régime est le pouvoir de la majorité, mais selon l’idéologie woke, c’est le pouvoir d’une minorité.

« Il y a un aspect purement générationnel dans le wokisme »

Fild : Vous dites au début de votre ouvrage que le wokisme est loin d’avoir atteint son apogée en France. Pour vous, quelles sont les prochaines étapes à redouter ?

Brice Couturier : Sur ce sujet, l’ouvrage de Helen Pluckrose et James Lindsay, « Le triomphe des impostures intellectuelles », est le meilleur guide possible. Ils distinguent trois étapes : la première, nous l’avons connue, c’est celle de la déconstruction dans les universités avec des répercussions dans l’enseignement secondaire. On commence à nier la légitimité de toutes les institutions et à remettre en question tout le passé historique et culturel de nos nations. Pour les woke, tout est socialement construit, donc tout peut être mis par terre. Mais après la déconstruction vient la destruction, ce qui est complètement nihiliste.
La deuxième étape survient lorsqu’on passe de rapports individuels à une sorte de collectivisation des rapports sociaux, quand on commence à voir que le racisme n’est pas fait de préjugés individuels mais qu’il est en réalité une organisation sociale. Et nous commençons à voir cette deuxième étape en France.
La troisième et dernière étape est celle de la cancel culture, où on voit arriver les justice warriors. Soit lorsque la censure est mise en œuvre, avec des statues abattues - ce qu’on a vu avec certaines de Napoléon ou de De Gaulle badigeonnées de peinture -, et quand il commence à y avoir un pouvoir politique des woke qui s’impose. Comme aux États-Unis, où il a des séminaires de sensibilisation à la diversité qui ont lieu dans toutes les grandes sociétés américaines, où les blancs doivent confesser - surtout lorsqu’ils sont des hommes - leurs privilèges. On rentre dans une espèce de révolution culturelle chinoise avec des séances d’autocritique. Heureusement, je crois qu’en France on n’y arrivera jamais, car nous avons les Lumières, la rationalité, l’esprit scientifique.


Fild : Pourquoi les jeunes et a fortiori les étudiants sont les plus touchés par le phénomène woke ?

Brice Couturier : Il y a un aspect purement générationnel dans le wokisme, mais je suis presque un des seuls à le dire. J’ai traité le problème sous cet angle, les boomers contre les millennials et le wokisme contre le libéralisme universaliste. Les jeunes ont besoin de croire qu’il y a des solutions uniques et totales aux différents problèmes de la société. L’idéologie woke jouit donc ainsi d’une certaine popularité puisqu’elle est simple – tout comme l’idéologie gauchiste – et qu’elle semble apporter des réponses à toutes les questions.
Historiquement, le mouvement woke a commencé avec les étudiants. Les gens de ma génération ont assisté à la naissance de ces idéologies avec une certaine gêne et complaisance. Quand on se revendique de gauche et qu’on est contesté sur son aile gauche, on est mal à l’aise. Donc, beaucoup de professeurs ont laissé faire. J’étais pour les women studies à l’époque, pour réévaluer le corpus littéraire et l’apport des femmes à l’Histoire, à la politique, etc... Ça me paraissait être une très bonne chose. Pourquoi étudiait-on Racine et pas Colette ? Il y avait quelque part une injustice à réparer. Mais quand ces womens studies sont passées à du militantisme queer, on s’est retrouvé dans une toute autre logique, celle de faire la chasse aux auteurs blancs et mâles sous prétexte qu’on les a trop favorisés dans le passé.

04/11/2021 - Toute reproduction interdite


"Ok Millennials ! " par Brice Couturier
© Editions de l'Observatoire
De Fild Fildmedia