International | 4 mars 2020

Brésil : Histoire d’un coup d’Etat annoncé ?

De Olivier Antoine
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Depuis plusieurs jours maintenant, la présence de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil semble plus menacée et compromise que jamais. L’émotion suscitée par la démission de Sergio Moro – ministre de la Justice autrefois star de la lutte anti-corruption et dont les accusations d’ingérence présidentielle dans des affaires judiciaires visant la famille du responsable de l’exécutif viennent de permettre l’ouverture d’une enquête judiciaire – semble sonner le glas de la trajectoire politique de Jair Bolsonaro.                                                       

                                                                                                           Par Olivier Antoine

Oubliés sa gestion catastrophique de l’épidémie de COVID-19 dans le pays, les appels à une fermeture du Parlement et de la cour suprême de justice, les discours va-t’en guerre, les harangues haineuses en tout genre et les persécutions politiques et sociales, la chute de l’ex-capitaine devenu président pourrait être l’œuvre d’une machinerie savamment orchestrée par le personnage qui lui avait servi jusqu’ici de caution morale et de garantie judiciaire depuis son ascension au pouvoir. Pourtant, l’éventualité d’une sortie prématurée de Jair Bolsonaro avait fini par sembler improbable tant l’inertie et la complaisance du système politique, judiciaire et médiatique le laissaient repousser le champ des possibles et étirer toujours plus loin les limites de l’acceptable.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. En effet, depuis plus d’un an maintenant, Jair Bolsonaro flirte avec l’idée d’une rupture institutionnelle, n’hésitant pas à appeler ses soutiens à défiler dans les rues de la capitale ou celles des grandes métropoles, pour y réclamer la tête des contre-pouvoirs, jugés encombrants et ennemis de son modèle de démocratie, autoritariste, privatisée, ultra-libérale et raciste. Aujourd’hui, si l’enquête judiciaire amène des preuves suffisantes pour imputer le président, l'affaire pourrait conduire, dans quelques mois, à sa séparation des fonctions présidentielles pendant une période de 180 jours. Au regard des mois écoulés et de la propension incontrôlable de Jair Bolsonaro à s’enfoncer toujours plus avant dans les méandres de l’inconstitutionnalité, rien n’indique aujourd’hui qu’un départ provisoire de ce dernier soit garanti. Peut-on ainsi imaginer que celui-ci s’auto-destitue par un coup d’état qui le remettrait de facto en place dans des habits plus commodes, et plus proche de la réalité, de dictateur ? L’armée, qui l’accompagne, l’entoure scrupuleusement depuis ses débuts et goûte peu à ses méthodes, répondrait-elle alors aux appels de l’ex-capitaine ?

Les conjectures sont aussi nombreuses qu’incertaines, surtout dans cette période de pandémie dont les effets sur le Brésil sont d’ores et déjà désastreux malgré le déni flagrant du pouvoir. Le pays paie en effet un lourd tribut avec un bilan officiel de plus de 7 000 morts, mais dont le nombre estimé par les centres de recherches locaux serait au moins dix fois supérieurs. C’est justement le choix de ce timing de la démission du ministre de la justice qui interroge. Pourquoi maintenant ? Et pourquoi l’ouverture d’une telle enquête dont les conséquences pourraient entraîner une procédure d’impeachment ainsi qu’un énième rebond dans la crise politique entamée depuis la destitution de Dilma Rousseff en 2016 ?

Depuis l’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir, plus de vingt demandes d’impeachment ont été enregistrées à la Chambre des députés. Bien qu’elles soient monnaie courante dans le système politique brésilien – Rousseff en a récolté 67, Lula 37, Collor de Mello 29 – l’absence de lancement de procédure à l’encontre du président interpelle face aux errements évidents de ce dernier depuis sa nomination. En dehors du Brésil, il a d’ailleurs été dénoncé en 2019 devant la Cour Pénale Internationale pour « incitation au génocide des peuples autochtones » dans la région amazonienne.

Jusqu’alors, la présence de Bolsonaro à la tête du pays répondait clairement à une nécessité partagée par une large partie de l’establishment brésilien, de l’armée, des médias dominants et de secteurs économiques, religieux et financiers, celle d’empêcher tout retour au pouvoir du Parti des travailleurs et d’incarner l’opposition à sa figure tutélaire, l’ancien président Lula.

Pantin utile, Bolsonaro semble ne plus convenir pour ce rôle et ses soutiens le lâchent un par un. Le dernier en date, donc, Sergio Moro laisse présager que l’estocade n’est plus très loin. Sur fond de lutte de pouvoir et d’intérêts entre les deux hommes, le désormais ex-ministre de la justice a choisi de quitter le gouvernement alors que ce dernier s’avance vers la tombe que sa propre gestion de la pandémie a creusée. Cette sortie ultra médiatisée, au point d’en faire presque oublier le coronavirus, répond à tout sauf au hasard. Sergio Moro a été l’artificier en chef de la guerre judiciaire menée contre le parti des travailleurs et l’ex-président Lula durant la dernière campagne électorale de 2018. Nommé ministre de la justice après avoir condamné l’ancien président à de la prison, l’empêchant ainsi de concourir à l’élection présidentielle qui couronna Bolsonaro, Moro a depuis brillé par son absence récurrente de réponse, sa complaisance, voire sa complicité, face aux différents assauts du président contre les pouvoirs législatif et judiciaire. Pire, des documents révélés récemment par le site brésilien The Intercept[1] ont démontré que, durant le procès de Lula, Moro avait manipulé les enquêtes et influencé les procureurs, dépassant largement le cadre de ses fonctions de juge et agissant dès lors dans l’illégalité. Soutenu alors par son président et une partie de la population, dont l’hostilité envers Lula confine au fanatisme, Moro est parvenu à rester en scène. Et aujourd’hui, il n’hésite pas à utiliser ses méthodes d’autrefois, se targuant de détenir des copies de conversations compromettantes avec Bolsonaro, pour chercher à faire tomber ce dernier.

Et si finalement le coup d’état n’en était pas un mais qu’au contraire le coup parfait serait pour Sergio Moro de prendre la place du calife ? L’attitude et les méthodes sont, à n’en pas douter, machiavéliques et attestent, à tout le moins, de la capacité politique d’un homme à réagir sans scrupules désormais qu’il a senti le vent tourner pour prendre ses distances avec l’équipage d’un bateau enivré de son propre pouvoir et que la tempête sanitaire menace d’emporter. Alors que les concerts de casseroles retentissent depuis le début de l’épidémie dans les rues des grandes villes, notamment dans les quartiers aisés, réclamant la démission du président, un sondage montre qu’une majorité de brésiliens serait favorable à la candidature de Sergio Moro à l’élection présidentielle de 2022.

Bien qu’il soit évidemment beaucoup trop tôt pour envisager les effets politiques combinés du coronavirus et de cette enquête sulfureuse sur la présidence de Bolsonaro, un scénario mérite malgré tout une attention. Dans l’hypothèse d’une continuité institutionnelle permettant une élection présidentielle en 2022, il ne serait pas inconcevable que se profile un face à face politique entre deux protagonistes du procès qui avait secoué le Brésil avant l’élection présidentielle précédente, le juge et la victime, Moro et Lula. Depuis sa sortie de prison, Lula a œuvré à panser les plaies de son parti loin des médias. Bien que ce dernier n’aspire pas officiellement à briguer un nouveau mandat, il semble clair qu’à ce jour aucune figure n’arrive à émerger et à s’imposer au sein du parti des travailleurs et que les récents appels à l’unité nationale, à un pacte de la Moncloa[2] brésilien, pour affronter les conséquences de la pandémie se heurtent à de trop nombreuses rancœurs politiques.

Le sort du Brésil paraît très incertain et les perspectives immédiates semblent osciller entre une peste sanitaire et un choléra politique. Un refrain doux-amer, métaphore d’un Brésil éternel, résume l’état d’esprit d’une population étourdie et désemparée : « la tristesse n’a pas de fin, le bonheur si [3]».


[1] The Intercept est le média qui avait mis à jour le scandale des documents d’espionnage de la NSA grâce au lanceur d’alerte Edward Snowden.

[2] Accords politiques espagnols signés en 1977 entre le gouvernement et les principaux partis politiques pour assurer une transition démocratique et adopter une politique économique consensuelle à la sortie de la dictature franquiste.

[3] Titre d’une célèbre chanson écrite et interprétée par les deux génies de la chanson populaire brésilienne, inventeur de la bossa nova à la fin des années 1950, Antonio Carlos Jobim et Vinicius De Moraes, pour le film Orfeu negro, Palme d’or du Festival de Cannes en 1959.

03/05/2020 - Toute reproduction interdite


Le président Jair Bolsonaro et le ministre de la justice Sergio Moro assistent à une cérémonie au Palais Planalto au Brésil, le 3 octobre 2019.
Adriano Machado/Reuters
De Olivier Antoine

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