Analyses | 3 novembre 2020

Boycotts contre les produits français : Une guerre de longue date

De Peggy Porquet
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Les appels au boycott de produits français se sont multipliés dans le monde musulman. En cause, les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo, ainsi que le discours d’Emmanuel Macron évoquant un islam en crise. Cette stratégie de Boycott anti-française n’est pourtant pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une stratégie pensée de longue date par l’organisation islamiste des Frères Musulmans et la Turquie.

                                                                                    Une enquête de Peggy Porquet

L’appel au boycott des produits français n’est pas nouveau. En 2018 au Maroc, Central Danone, filiale du groupe Danone en a fait les frais. S’engouffrant à l’époque dans la brèche des revendications populaires contre la cherté de la vie, des activistes islamistes en avaient profité pour tenter d’affaiblir le gouvernement marocain en s’en prenant à une grande société française, accusée de collusion avec le régime. Rumeurs et fausses informations diffusées sur les réseaux sociaux, rien n’a été épargné au groupe agro-alimentaire, pourtant parmi les plus exemplaires dans la gestion et la diffusion de ses produits au Maghreb.

Directeur de recherches au Centre Français de Recherche sur le Renseignement Youssef Chiheb* le confirme : « au Maroc, le courant islamiste a drainé les masses avec lui et organisé des opérations de boycott, notamment contre le ministre milliardaire Aziz Akhannouch ». De son côté, Bouziane Ahmed Khodja, spécialiste du monde arabe et de l’organisation des Frères Musulmans, rappelle que « ces nouveaux appels au boycott via internet s’inscrivent dans une dynamique antifrançaise qui a débuté dans les années 2000 ».

Azam Tamimi, un universitaire palestinien proche du régime Turc et membre influent de l’organisation des Frères Musulmans, nous confiait d’ailleurs lors d’un entretien il y a deux ans que « cette idée des boycotts anti-français était apparue lors de la guerre civile en Algérie. Avec l’apparition des réseaux sociaux, cela a pris tout son sens, c’est bien plus efficace qu’une révolution ».

Du pain béni pour Recep Tayyip Erdoğan

Pour Bouziane Ahmed Khodja, il n’y a aucun doute : « la Turquie est derrière tous ces mouvements ». C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles - outre la dissolution de l’association Barakacity - Idriss Sihamedi a récemment demandé l’asile auprès du président Erdogan.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan - lui-même Frère musulman - se pose en « leader » de la communauté musulmane en appelant le monde à ne plus acheter de produits français, cela servant son rêve d’expansionnisme et de restauration du califat. Il s’inscrit toutefois, on le voit, dans une longue histoire, remise au goût du jour par des théoriciens de l’organisation des Frères Musulmans tels Jassim Sultan. Ex-conseiller éditorial à la direction du groupe de télévision Al Jazeera, ce Qatari a théorisé dès les années 2000 l’entrisme dans les grandes entreprises internationales, et l’usage des réseaux sociaux à des fins de contre-information, de stratégie d’influence et de lobbying politique.

L’appel au boycott, essentiellement relayé sur Internet, constitue ainsi une arme redoutable pour les islamistes car il est « efficace, légal et provoque des dégâts. Ils ont inventé le djihad économique, c’est-à-dire une forme de déstabilisation des régimes leur évitant d’aller sur le terrain pénal, criminel, voire terroriste » observe Youssef Chiheb.

Pour ce spécialiste de l’islam politique, ces derniers se sentent outragés, à l’instar de millions de musulmans, par les mots d’Emmanuel Macron évoquant « un islam en crise » lors de son allocution sur le séparatisme le 8 octobre dernier.

La republication des caricatures par Charlie Hebdo a exacerbé leur courroux, d’autant plus qu’ils fêtaient la naissance du Prophète Mahomet il y a quelques jours. Tout cela n’a pourtant été que le révélateur d’une guerre économique lancée par les Frères musulmans et leur parrain turc il y a longtemps.

L’affaire des caricatures et du discours d’Emmanuel Macron présentent en fait une aubaine pour Erdogan, fragilisé politiquement et économiquement sur le plan intérieur, et par ailleurs embourbé en Syrie, en Libye et dans le conflit faisant rage au Haut Karabagh. En adoptant la double posture de meneur et de victime chère aux Frères musulmans, il souhaite faire l’union sacrée autour de lui en même temps qu’il pense étendre son aura depuis Jakarta jusqu’à Rabat. S’appuyant sur les services secrets turcs, mais aussi sur ses relais en Europe, il s’active tous azimuts.

Parallèlement à ces opérations de boycott, Youssef Chiheb explique qu’« en amont, les Frères musulmans ont infiltré les structures d’État et les corps intermédiaires. Ils ont notamment réactivé les réseaux de la communauté Turque en Allemagne, en France et aux Pays Bas. Parmi les 6 millions de Turcs expatriés à travers toute l’Europe, certains sont ainsi les vecteurs des idées portées par M. Erdogan ».

Montée de la francophobie dans le monde arabe

La presse arabophone semble avoir occulté l’assassinat de Samuel Paty, relatant furtivement les faits ou les passant sous silence. Bouziane Ahmed Khoja le confirme : « Il y a une sorte de consensus général de la presse arabophone qui est profondément islamisée et qui est d’ailleurs en campagne contre la France depuis le 22 février 2019 (date du soulèvement de la population algérienne contre le régime ndlr) ». Youssef Chiheb évoque la problématique du prisme, car si l’assassinat de Samuel Paty a profondément traumatisé les Français, « pour l’opinion Arabe, l’impact des caricatures constitue un évènement majeur, car le Prophète a été insulté ». Il poursuit « : ils ont considéré Samuel Paty comme une victime collatérale du comportement de la République Française (…). L’opinion est en fait en train de se radicaliser au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Libye et en Egypte. Les discours deviennent de plus en plus virulents à l’encontre de la France ».

En Algérie il y a quelques jours, des députés ont appelé à une manifestation devant l’assemblée nationale algérienne afin de condamner les propos du président Macron, et aussi pour annoncer un dépôt de plainte officielle contre lui pour atteinte aux valeurs de l’islam et au Prophète. « Les populations maghrébines – notamment algériennes – vivent dans une ambiance de francophobie. Un fort pourcentage des Algériens est orienté vers l’Orient où se situent les lieux saints et seul un petit pourcentage est tourné vers l’Europe. Mais ceux qui s’en prennent à l’État Français, au président Macron, à l’Occident en général sont toutefois parmi les premiers dans les demandes de visas pour pouvoir s’installer en Europe », observe Bouziane Ahmed Khodja.

Un boycott tout relatif

L’appel au boycott des produits français encouragé par Recep Tayyip Erdoğan, le Qatar et le Koweït n’a pas toutefois fait l’unanimité au sein du Monde Arabe. Une contre-campagne a vu le jour aux Emirats Arabes Unis, en Égypte et en Arabie Saoudite. « Au sein de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI), il y a des gens très conscients de la realpolitik et certains États ont des intérêts stratégiques avec la France. Ce n’est donc pas l’affaire des caricatures qui va mettre en cause des intérêts plus importants » reprend Youssef Chiheb.

Attendu que les échanges entre la France et le Moyen Orient représentent à peine 3% des exportations Hexagonales, ce boycott aura-t-il un impact réel ? Si à ce stade, celui-ci est tout relatif, il faut peut-être le craindre. Car il pourrait s’étendre aux communautés musulmanes d’Europe. « Je crois que tout le monde comprend qu’avec la mondialisation il y a une interdépendance économique et que personne ne peut boycotter personne » conclue Youssef Chiheb.

*Youssef Chiheb est l’auteur de l’ouvrage Les Théoriciens de l’Islam radical (VA éditions ).

Enquête publiée en partenariat avec Atlantico.

04/11/2020 - Toute reproduction interdite


Des partisans et des militants du Hefazat-e-Islam Bangladesh, un parti politique islamiste participent à une manifestation appelant au boycott des produits français et dénonçant le président français Emmanuel Macron à Dhaka, au Bangladesh, le 2 nove
Mohammad Ponir Hossain/Reuters
De Peggy Porquet

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