Economie | 14 mai 2018

Boycott au Maroc : le Jihad économique 2.0 (suite)

De Bouziane Ahmed Khodja
min

Le mois du Ramadan n´aura pas mis fin à la campagne de boycott initiée le 20 avril dernier contre certaines marques de produits de grande consommation. Suivie par 80% des marocains, la campagne qui dénonce "la cherté de la vie" et le "monopole" de certaines entreprises, résiste à la baisse des prix de certains produits, comme le lait et l´eau minérale. Pire : elle s´emploie à ouvrir plus encore l´éventail des produits à boycotter. Par Bouziane Ahmed Khoja 

Trois marques qui détiennent des parts de marchés conséquentes se retrouvent victimes de cette campagne de boycott : Afriquia, premier distributeur de carburants au Maroc, dont l'actionnaire majoritaire est l'homme d'affaires et ministre de l'Agriculture Aziz Akhannouch, les eaux minérales de Sidi Ali du géant marocain Holmarcom, et les produits laitiers de Centrale Danone, filiale du groupe français éponyme. A l'origine, la proposition, émise par des jeunes du parti islamiste marocain, le PJD, de riposter par un boycott à la hausse des prix des produits alimentaires de première nécessité avait pourtant suscité plus de railleries que de réel intérêt de la part de la classe politique locale. Les railleurs avaient tort. La déclaration de guerre faite le 20 avril dernier via les réseaux sociaux, et les appels au boycott du lait, du carburant et de l´eau minérale, ont presque mis à genoux le palais et le gouvernement. Si les politiques qualifient ce « jihad économique 2.0 » de contre-productif, et avertissent de ses conséquences désastreuses sur l´emploi et l´économie du pays, toute la société marocaine y a pris un malin plaisir. Le fait que l'appel aux mesures de rétorsion émane des « factions des jeunes du PJD » (Katibates el PJD) est loin d'être anodin, tant sur le plan national qu'international.

En effet, ces jeunes islamistes ont coupé l'herbe sous le pied de leur direction nationale qui, en acceptant le jeu du Makhzen, s´est coalisée avec un parti « en manque de légitimité », né de la volonté de l´homme d´affaires et ministre de l´agriculture Akhanouch. Ils occupent de plus le champ de « la dignité nationale », sans exciter les foules ni risquer de provoquer une flambée de violences. En appelant à ce boycott, ils disent aussi qu'ils veulent « casser la coalition gouvernementale, attaquer les intérêts français » à travers la société phare de la présence française au Maroc, en l´occurrence la multinationale Danone et évidemment régler les comptes en suspend avec les riches marocains proches du pouvoir. En s'associant à la souffrance du peuple, ils disent enfin vouloir stigmatiser « les menaces du capitalisme marocain ». Certaines régions du Maroc sont frondeuses et rebelles. Voilà des années que le pays est en proie à un mécontentement social généralisé. Plusieurs régions étaient déjà à deux doigts de l'émeute. Le terrain était donc propice pour que les marocains laissent exploser leur colère.

Amine, l'un de ces jihadistes 2.0 à l'origine de cette campagne de boycott, explique : « L´affrontement à travers les réseaux sociaux est plus efficace, voire plus destructeur que les manifestations dans les rues (...). Les Français nous volent, les riches marocains nous volent, le gouvernement nous vole. Manifester nous mène en prison. Alors nous appelons au Djihad sur les réseaux ! Facebook est désormais notre arme fatale ».

Qui sont les boycotteurs ?

Plusieurs hauts responsables et élus de l´assemblée ont évoqué la piste d'un "règlement de compte politique" qui ciblerait M. Akhannouch, chef du parti libéral RNI, ministre de l'Agriculture depuis 2007. Certains médias accusent quant à eux des "jeunes" du parti islamiste PJD, qualifiés de "partisans" de l'ancien chef du gouvernement Abdelilah Benkirane, de "régler des comptes" avec M. Akhannouch. Des divergences entre les deux hommes avaient en effet bloqué un temps la formation du gouvernement après les législatives d'octobre 2016, précipitant la chute de M. Benkirane. En février, ce dernier avait mis en garde contre "le mariage entre argent et pouvoir", en référence à la double casquette de M. Akhannouch, suscitant un début de crise au sein de la coalition gouvernementale. Les services de sécurité marocains, de leur côté, sont préoccupés et cherchent à comprendre. Ils se demandent qui manipule ces jihadistes 2.0 et les a formés à la rébellion via les réseaux sociaux. En off, un cadre rappelle « mais sans éléments de preuve », la méthodologie utilisée sur les réseaux sociaux par les jeunes frères musulmans de la révolte égyptienne en 2011, ainsi que la possible influence d'officines américaines... Un fait demeure certain, sur lequel tout le monde s'accorde : cela fait plusieurs mois que les associations de consommateurs marocaines se plaignent de la hausse de produits de première nécessité. Et ce sont les mêmes revendications qui avaient déclenché des révoltes dans des pays voisins. « Le Maroc souffre de plus d'une inflation endémique qui atteint 24,4% par an depuis 2004 », précise un économiste, inquiet. Dernière victime en date du boycott, le poisson. Ces derniers jours, des messages circulent, appelant également à boycotter l'huile ...

17/05/2018 - Toute reproduction interdite.


Des manifestants s'emparent du pain et du lait lors des manifestations du 1er mai 2008 à Rabat, à l'occasion du 1er mai. Les manifestants manifestent contre la hausse des prix du pain et du lait.
De Bouziane Ahmed Khodja

À découvrir

ABONNEMENT

80 journalistes
indépendants
sur le terrain,
pour vous !

Découvrez nos offres à partir de

1€/mois

Je m’abonne

sans engagement

Newsletter FILD
Soutenez-nous

Parce que la presse indépendante est un pilier de la démocratie!

Abonnement 80 reporters engagés sur le terrain

Découvrez nos offres à partir de

1€/mois

Je m’abonne

sans engagement