Interviews | 28 mars 2021

Bouziane Ahmed Khodja : « Journalisme et démocratie sont interdépendants »

De Fild Fildmedia
4 min

Grand reporter et spécialiste du monde arabe, Bouziane Ahmed Khodja collabore avec la rédaction du magazine Fild, ainsi qu’avec la Radio-Télévision espagnole (RTVE). Pour cet aventurier et homme de lettres qui a connu les persécutions de la dictature algérienne et les horreurs du terrorisme islamiste, le journalisme indépendant est plus que jamais nécessaire à la démocratie.

Entretien conduit par Marie Corcelle.

Fild : Vous avez débuté votre carrière en Algérie. Quel était votre quotidien dans un pays déchiré entre islamisme et autoritarisme ?

Bouziane Ahmed Khodja : J’ai commencé dans les années 1980. Les journaux étaient étatiques et écrivaient selon le bon vouloir du gouvernement. Les journalistes indépendants ne pouvaient pas exercer leur travail. Leur quotidien était fait de lutte contre le terrorisme et contre le pouvoir. Il y avait d’un côté les islamistes djihadistes, et de l’autre les services de sécurité de l’État. Je ne dormais jamais deux soirs de suite au même endroit. Il ne fallait pas emprunter les mêmes itinéraires, j’étais surveillé et j’ai été la cible de trois attentats. En 1997, j’ai fondé mon propre journal, Le Monde aujourd’hui. Il était tourné vers l’international afin de déjouer la vigilance de l’État qui voulait nous contrôler, et d’ouvrir une porte sur le monde. Derrière, le message était pédagogique, pour apprendre aux Algériens ce qu’était la liberté d’expression, le syndicalisme, la démocratie. En 1999, un nouveau président, Bouteflika, a été élu président. La population espérait une nouvelle Algérie, avec davantage de libertés. Je me suis rendu compte que ce ne serait pas le cas, alors je me suis défini comme opposant. Je n’appartenais ni à un parti ni à un lobby, j’étais donc très courtisé et l’on voulait m’acheter. Mais je résistais en répondant que ma liberté de penser n’avait pas de prix. Je dérangeais énormément : en plus d’être journaliste, grâce à ma formation en sociolinguistique et en science politique, j’avais les instruments nécessaires pour analyser la situation et proposer des réponses politiques.
En 2005, la répression s’est accentuée. J’étais contrôlé et suivi en permanence, je ne pouvais plus imprimer, les articles étaient vérifiés avant d’être publiés, il y avait des agents de sécurité infiltrés au sein de mon journal... Une série de procès a commencé pour tenter de laminer mes efforts. J’étais sans cesse accusé de diffamation, de manquements à l’honneur envers le président, de propos mensongers… Je me suis retrouvé toutes les semaines à comparaître devant les juges, pendant deux ans et demi, avec 143 procès. Malgré tout cela, je continuais à écrire, je luttais avec mon stylo. Un jour une amie m’a demandé pourquoi je restais. Toute l’intelligentsia quittait l’Algérie et s’exilait. J’ai répondu ‘’ Mais c’est mon pays. Je ne peux pas l’abandonner ‘’.

Fild : Finalement, vous avez décidé de quitter l’Algérie ?

Bouziane Ahmed Khodja : Un jour de 2007, la police est venue à mon journal à 9 heures du matin, avec une vingtaine d’hommes. Je devais arrêter toute activité de publication. Alors j’ai commencé à écrire pour d’autres. L’année suivante, j’ai été convoqué par la sécurité militaire, et j’ai commencé à y passer mes journées. J’avais compris qu’il s’agissait de méthodes d’intimidation : j’étais soit au tribunal, soit dans les bureaux de la sécurité. Et un jour, un colonel m’a dit qu’il savait où mon fils - alors âgé de 11 ans - était scolarisé. J’ai eu le courage de bluffer et de le menacer à mon tour. Puis j’ai foncé à l’école, où deux hommes étaient venus pour le prendre. Par miracle, le directeur l’avait caché. Le soir même, j’ai décidé de m’enfuir avec ma famille. Il n’y avait qu’un bateau qui partait pour l’Algérie, en direction d’Alicante. Je suis arrivé le lendemain en Espagne.


Fild : Vous êtes considéré comme l’un des meilleurs spécialistes du monde arabe. Pourquoi cette passion pour cette partie du globe ?

Bouziane Ahmed Khodja : Pendant une quinzaine d’années, j’ai arpenté le Proche et Moyen Orient, et mon intérêt s’est centré sur cette région du monde. Avec l’islamisme qui commençait à se manifester dans les années 1980, je me suis intéressé a beaucoup d’États arabes, et j’ai eu l’opportunité d’interviewer beaucoup de chefs, des émirs, des présidents ou des ministres. J’ai essayé de comprendre ce phénomène, je me suis rendu dans toutes les capitales arabes. J’ai également travaillé sur les confréries religieuses… J’ai suivi cet islamisme politique latent et ses réseaux dormants qui n’arrivaient pas à s’exprimer à travers des partis politiques ou des associations.

Fild : Quelle est votre conception du journalisme en 2021 ?

Bouziane Ahmed Khodja : Il y a trois principes fondamentaux que le journalisme a perdu : la liberté d’expression, l’indépendance et le droit du public à une information de qualité, vérifiée et non-orientée. Le rôle du journaliste doit se faire selon ces trois mesures. Le journalisme et la démocratie sont interdépendants, l’un ne va pas sans l’autre. Le contrat qui les lie est inaliénable. Le journaliste doit être indépendant de tout appareil idéologique de l’État, de lobbys ou de partis. La grande majorité des médias qui existent aujourd’hui ne le sont pas. Il faut louer et encourager nos confrères qui luttent pour cette indépendance, pour travailler avec objectivité, sans tenter d’influencer qui que ce soit, et de rapporter de l’information de terrain. Nous devons aussi réapprendre à écrire ! Aujourd’hui, il y a un phénomène inquiétant qui est celui du commentaire. On a oublié que notre métier a pour but de rapporter l’information, d’informer et non pas de penser à la place du public. Un journaliste ne doit plus s’autocensurer, il doit acquérir de nouveau cette liberté d’expression. Si je dois informer le public d’un fait, je le traduis tel qu’il s’est passé. Je ne vais pas apporter des limites à mon information parce que cela déplaira à tel politique, ou à un rédacteur en chef.

24/03/2021 - Toute reproduction interdite


Marche organisée par des journalistes algériens pour protester contre les restrictions de la liberté de la presse à Alger, le 28 mai 2001.
© Zohra Bensemra/Reuters
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