Analyses | 9 novembre 2020

Boualem Sansal : Nommer le mal pour le combattre et agir en restant fidèles à nos valeurs ou l’équation impossible.

De GlobalGeoNews GGN
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Grand prix du roman de l'Académie française, Boualem Sansal nous offre une réflexion philosophique sur le mal et la façon dont nos sociétés démocratiques, qui peinent souvent à se confronter au réel par crainte de rompre avec leurs valeurs, sont armées pour le vaincre.

                                                                                          Par Boualem Sansal

La confrontation avec le réel est pour l’honnête homme une épreuve douloureuse, d’autant plus qu’il est animé de nobles sentiments. Un homme exigeant en termes d’égalité souffrira car dans le monde réel l’égalité n’existe pas, le réel est le rapport des forces avec au bout, l’inégalité, la domination, la discrimination, l’injustice. Contrairement à ce que proclame la déclaration universelle des droits de l’homme, les humains ne naissent pas libres et égaux en dignité et en droits, les réprouvés, les « sans-dents », les pauvres, les exploités peuvent en témoigner, eux qui toute leur vie doivent se battre pour seulement pouvoir se nourrir, et ce n’est jamais acquis.

Chercher la liberté dans le réel est une utopie, La Boétie l’a démontré pour nous, la servitude volontaire est ce à quoi l’homme aspire le plus naturellement, pensant sans doute qu’elle est le prix de la sécurité mais en définitive il a la soumission plus l’insécurité.

Quelles valeurs pourrions-nous cultiver dans la soumission ? Si à l’exigence d’égalité et de liberté on ajoute les exigences de fraternité, de respect, de dignité, de tolérance, la rencontre avec le réel sera catastrophique ; le réel fait bon marché de tout ça, il les foule aux pieds sans jamais leur laisser le temps de pousser, de fleurir. Si nous acceptons de questionner nos valeurs, nous verrons qu’elles sont incompatibles entre elles. La fraternité et l’égalité entrent en conflit dès lors qu’il nous faut arbitrer entre un frère et un inconnu ; et la liberté qui comprend la liberté de conscience, la liberté d’expression et celle de la critique heurtera nos exigences de respect et de tolérance. Et ainsi de suite.

Le problème se pose alors différemment, il interpelle notre courage et nos forces : Pouvons-nous modifier le réel pour que nos valeurs y trouvent leur pleine application ou changer nos valeurs pour nous accorder au réel ou faut-il les défendre comme des principes sacrés, qui relèveraient alors plus du religieux et nous entraineraient dans les dérives propres aux religions.

Une première conclusion pourrait être celle-ci : on ne traite pas avec le réel avec des valeurs, fussent-elles universelles, ce qui est démenti tous les jours, on gouverne avec d’autres instruments bien plus efficaces :

Le premier est la force qui ne s’embarrasse d’aucune valeur, ce qu’on observe dans beaucoup de pays et qui a été la norme des millénaires durant jusqu’à la révolution démocratique à partir du 19e siècle qui n’a au demeurant touché qu’un très petit nombre de pays.

L’autre instrument est la religion, (le droit canon pour l’église catholique, la charia pour l’islam, le véda pour l’hindouisme) ; Nous savons ce qu’elle a fait de bien et de mal.

Le troisième instrument est le droit, il régit les sociétés modernes qu’elles soient démocratiques, autoritaires, ou même dictatoriales. Ce droit nait des rapports de force souvent très violents au sein de la société, et de ce fait il change au gré de l’évolution de ces rapports, des changements de gouvernement, des rapports de forces internationaux qui produisent le droit international qui peu ou prou s’impose aux droits nationaux. On voit bien que les valeurs qui sont des valeurs individuelles, familiales ont du mal à devenir la norme nationale et encore plus difficilement la norme mondiale. Tout cela est évidemment très boiteux, ce qui explique les limites du droit à gouverner la société de manière stable, acceptée par la majorité et les minorités.

Ces quelques remarques montrent que face au mal, les sociétés humaines sont bien démunies.

Nous le savons, ni la Force, ni la Religion, la Tradition, ni la Démocratie ne s’embarrassent vraiment des valeurs dites universelles d’égalité, de liberté, de fraternité, de dignité, de respect… Agir se fera dans ce cadre « législatif » et non en fonction des valeurs que chacun peut interpréter selon sa culture et ses intérêts. C’est sur cette seule base que la justice est rendue dans les tribunaux.

Voilà qui complique considérablement notre capacité à nommer le mal. Car le pouvoir de nommer le mal dépend du cadre « législatif et juridique » dans lequel nous évoluons.

Le mariage pour tous est un progrès dans les démocraties occidentales ; dans les pays gouvernés par la religion, c’est le mal absolu, un blasphème contre Dieu et contre la Vie.

Autre difficulté : le mal et le bien sont parois si intriqués qu’on les confond ; un mal de ventre est un mal, mais il nous dit que notre alimentation est inadéquate et nous incite à la modération. Pour sortir du mal. L’islam radical qui tue et détruit est le mal absolu mais il est aussi un révélateur de la permissivité de nos sociétés qui par lâcheté, ignorance, intérêt ou autre donne du champ aux dérives sectaires, voire les favorisent.

Le nazisme, le fascisme, l’islamisme sont le résultat de nos faillites politiques, sociales, morales, philosophiques. A contrario, pour les nazis, les fascistes, les islamistes, le mal absolu, c’est la démocratie, qui donne la primauté de l’individu sur le collectif.

Nommer le mal pour le combattre et agir en restant fidèles à nos valeurs est en vérité l’équation la plus difficile au monde, comme la formule d’Einstein l’est dans l’univers physique qui nous dit que la matière est énergie et que l’énergie est matière sans qu’on puisse tracer une frontière pour les séparer.

La Bible et le Coran nous le disent à leur manière : comment séparer le grain de l’ivraie s’il ne n’est pas donné à l’homme de savoir ce qu’est le bien et ce qu’est le mal.

Malgré des millénaires de réflexion et d’expérimentation, cette équation est encore insoluble. L’homme a inventé mille philosophies très prometteuses qui ont toutes ont échoué. Celles qui se sont le plus approché de la solution ont été le fait de petites communautés, tels les phalanstères saint-simoniens en France, les villages socialistes en Algérie, les kibboutz en Israël, les communautés Amish en Amérique, l’autogestion en Yougoslavie, les sovkhoz en URSS, etc.) mais, mis à part les communautés amish et les kibboutz israéliens, qui continuent à vivre leur utopie mais plus pour longtemps, cernés qu’ils sont par le vieux capitalisme et par l’ultra libéralisme, toutes les autres expériences ont fini dans la débâcle, parfois en sectes morbides.

Il faudra un Einstein de la philosophie pour résoudre la terrible équation de la paix dans le monde dans la diversité, l’égalité, la liberté, et si possible la fraternité.

10/11/2020 - Toute reproduction interdite



Emailamyd/Pixabay
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