International | 1 mars 2021

Birmanie : Suu Kyi, La Junte, les moines et les autres…

De Fild Fildmedia
5 min

En Birmanie, depuis la reprise du pouvoir par la junte militaire, le mouvement de contestation populaire ne faiblit pas. Le 22 février dernier, un appel à la grève générale a été lancé, provoquant des rassemblements massifs dans toutes les villes de l’Union. Partout on observe des cohortes de manifestants qui appellent à la désobéissance civile et au retour de la démocratie. « Quittez vos bureaux ! Sortez ! Sortez ! » crient-ils, exhortant les fonctionnaires à rejoindre le mouvement de désobéissance civile (CDM). En face d’eux, la junte armée. Le bras de fer s’engage.

                    Par Pierre Liguon, (notre correspondant en Asie du Sud-Est)

Au lendemain du putsch, les journalistes et observateurs occidentaux s’attendaient à revoir les images sanglantes des émeutes de 1988 ou de la « révolution de Safran » de 2007. La junte avait alors ouvert le feu sur les étudiants et les moines bouddhistes en provoquant un bain de sang. L’alarmisme est donc de rigueur ces jours-ci.

Ambassades et représentants des Nations Unies appellent les militaires à cesser la répression envers les manifestants. Après 29 jours d’émeutes, 23 morts sont à déplorer. Le 12 février dernier à Naypyidaw, une jeune fille de 19 ans est victime d’un tir à la tête. Le 20 février à Mandalay, deux autres manifestants tombent sous les balles de fusils d’assaut. Le plus jeune avait 16 ans. Malgré ces morts tragiques et contre toute attente, les manifestations ont généré peu de violence. Une certaine retenue est de mise, de part et d’autre de la barricade.

D’un côté la Junte, avec les forces de police et l’armée. A Rangoun, la 77ème Division fait face à la population et se contente d’opérations de maintien de l’ordre, évitant la violence au maximum. Alors que l’on attendait de nouveaux tirs au fusil d’assaut, ce sont les unités anti-émeutes qui manœuvrent, bouclier et matraque en main. Appliquant à la lettre la formation MYPOL dispensée ces quatre dernières années et financée par l’Union Européenne, ces unités font un usage mesuré et gradué de lacrymogènes, canons à eau et balles de caoutchouc.

En face, la même retenue s’observe. Parmi les opposants au coup d’état, les plus âgés se souviennent de 1988. Ils savent qu’il suffit de peu pour que la situation bascule dans l’horreur. Quant à la jeune génération, elle aurait trop à perdre à déclencher une réponse violente de la junte et se concentre sur un mode d’action pacifique. Mais leur détermination à tous est bien réelle. En plus du mouvement de désobéissance civile, un boycott des produits liés aux sociétés affiliées à la junte s’organise. La « Myanmar Beer », boisson incontournable il y a encore quelques semaines, est désormais impossible à trouver dans les rayons des magasins ou à la carte des restaurants. Des cartouches de cigarettes « Red Ruby » ont été brûlées dans les rues devant les échoppes. Les bureaux de l’administration sont en grande partie désertés, toutes les banques du pays sont fermées à l’exception de la Banque Nationale, les hôpitaux sont en grève et les transports perturbés.

Certainement surpris par l’ampleur du phénomène, les généraux de la junte n’ont cependant pas changé leur stratégie d’un iota. L’objectif : étouffer le mouvement de contestation. D’une part en neutralisant les meneurs, et de l’autre en misant sur un désintéressement de la population en relançant l’activité économique mise à mal par les mesures sanitaires anti - Covid. À l’heure actuelle, les arrestations se poursuivent. Près de 700 personnes ont été appréhendées depuis le putsch. Membres de la NLD*, du gouvernement, intellectuels ou artistes appelant à la révolte sont interpellés souvent de nuit à leur domicile, par les militaires profitant du couvre-feu imposé de 20h à 4h.

Pourtant, en dépit des arrestations et intimidations, la mobilisation ne faiblit pas. « Nous sommes unis, nous allons gagner » entend-on dans les rues. Une union inédite dans ce pays aux 135 ethnies peu enclines à dialoguer, faute d’intérêts communs. Là se trouve le talon d’Achille de la mobilisation générale.

Une nation divisée

Les Bamar des 7 régions de la plaine de l’Irrawaddy réclament le retour de la démocratie, et la Libération d’Aung San Suu Kyi. Mais, accusée de fraude électorale par la junte, la fille du héros de l’Indépendance pourrait bien voir son prestige se ternir si les généraux réussissaient ce deuxième coup, judiciaire et médiatique cette fois-ci. Au sein de la NLD, l’union est loin d’être évidente. Plusieurs anciens militants de 1988, qui avaient payé au prix fort leur engagement avec des peines de prison - parfois assorties de tortures - ont été écartés du pouvoir par la Dame elle-même lors de sa prise de fonction en 2015. Aujourd’hui, certains attendent leur heure pour reprendre le flambeau de l’opposition, à la faveur d’un affaiblissement de sa popularité.

Du côté du clergé bouddhiste, malgré leur méfiance envers les militaires et le souvenir brûlant de 2007, les robes safran des moines se sont faites plutôt discrètes dans les manifestations. En cause, le manque d’écoute et de dialogue de celle qui fut Conseillère d’Etat, et de sa vision très personnelle de l’unité du pays, ainsi que des moyens à employer pour y parvenir. Sa tendance à court-circuiter le Sangha**, troisième pilier de la nation birmane avec le gouvernement et l’armée, n’a pas laissé que de bons souvenirs.

Le cardinal Bo, archevêque de Rangoun, le rappelait justement dans son discours à la nation au lendemain du coup d’état. S’adressant à la Dame, il disait « regretter cet évènement qui arrive à cause d’un manque de dialogue et de communication, mais aussi d’un manque d’acceptation de l’autre » avant de l’exhorter en ces termes : « s’il vous plaît écoutez les autres ».

Les ethnies minoritaires réparties dans les 7 états autour de la plaine de l’Irrawaddy, réclament la mise en place de l’Etat fédéral et l’obtention de l’autonomie promise en 1947 par le général Aung San. Mais si sa fille et la junte ont bien une chose en commun, c’est une vision jacobine centralisée du pays. Le gouvernement démocratique a non seulement poursuivi cette politique, mais il a largement échoué dans son rôle de médiateur entre la Tatmadaw*** et les groupes armés ethniques. Si ces derniers participent aujourd’hui à la mobilisation générale, leur soutien s’arrête là. Les guérilleros, qu’ils soient Shan, Karen ou Arakanais, n’iront pas mourir pour une Birmane, qui plus est, fille du fondateur des forces armées contre lesquelles ils sont en guerre.

Au vu de ces dissensions, la Junte pourrait bien faire à la population une proposition qu’il serait difficile d’ignorer : soit la tyrannie avec nous, soit la démocratie sans Aung San Suu Kyi. La nation birmane pourrait alors faire le choix de couper le cordon avec la Dame de Rangoun…

* Ligue pour la Démocratie, parti fondé par Aung San Suu Kyi

**clergé bouddhiste birman

*** nom de l'armée birmane

28/02/2021 - Toute reproduction interdite


Des manifestants crient des slogans lors d'un rassemblement contre le coup d'État militaire à Yangon, au Myanmar, le 27 février 2021.
Reuters
De Fild Fildmedia

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