International | 7 février 2021

Birmanie : La junte siffle la fin de la récré !

De Fild Fildmedia
6 min

À Naypidaw le 1er février, les militaires ont repris le pouvoir par la force, avec l'arrestation d'Aung San Suu Kyi et du président Win Myint suspectés de fraude électorale. L'État d'Urgence a été décrété pour douze mois au terme desquels de nouvelles élections devront être organisées. En attendant, les perquisitions au siège de la NLD (ligue Nationale pour la Démocratie, parti d'Aung San Suu Kyi) s'enchaînent.

                                                                                     Par Pierre Liguon*

Assignée à résidence, Aung San Suu Kyi a appelé ses électeurs à ne pas accepter la situation. Sur les réseaux sociaux, les photos de profils ont viré au rouge, en signe de protestation et l'on a commencé à parler de désobéissance civile. « On avait beau l'avoir envisagé, on n'imaginait pas qu'ils oseraient vraiment », nous dit-on à Rangoun.

En cause, des irrégularités observées dans le scrutin du 8 novembre dernier. 258 sièges obtenus pour la NLD à la chambre des représentants et 168 à celles des nationalités, l'USDP (Parti de l'union de la solidarité et du développement) n'a respectivement gagné que 26 et 7 sièges dans lesdites chambres. Quant à l'Armée, 25 % des sièges lui sont par principe acquis.

Si dans la plaine centrale, région peuplée majoritairement de Bamar, (l'ethnie majoritaire de Birmanie), la Dame de Rangoun a conservé un certain prestige, les soutiens se sont raréfiés dans les sept États dits « associés » où vivent les minorités ethniques peu satisfaites de sa gestion du processus de paix et de la corruption endémique des ministres régionaux. Pour eux, la NLD n'est jamais qu'un allié de circonstance face à la Tatmadaw (Forces Armées Régulières de Birmanie). Se positionnant comme observateurs d'une situation politique qu'ils considèrent comme un problème interne aux Bamar, certains groupes armées signataires du NCA (National Ceases-fire Agreement) n'ont pas manqué de faire savoir que le coup d'état rendait ces accords caducs. Quelques heures après, des affrontements ont éclaté dans le Shan et l'État Karen, entre groupes armés et la Tatmadaw.  Dans l'Arakan, on a appelé sur twitter à trinquer à la chute du gouvernement. 

Irrégularités électorales

A Rangoun, on reconnaît à demi-mot - y compris chez certains membres de la ligue - qu'il y a vraisemblablement eu fraude. L'USPD et le DPNP (deux partis réputés proches de l'Armée) ont saisi la cour suprême en fin de semaine dernière contre l'UEC (Commission Électorale de l'union). Parmi les griefs, la suppression de districts de vote dans plusieurs États pour cause de conflits armés. Fin 2020 déjà, les militaires avaient vérifié quelques 280 bureaux de vote équipés du logiciel Smartmatic et affirmé avoir comptabilisé 6 millions de suffrages frauduleux. Si les observateurs internationaux présents sur place ont admis un défaut d'organisation latent dans le processus électoral, ils n'en n'ont pas moins convenu de la justesse du scrutin. Mais pour la Tatmadaw, il s'agirait de 10 millions de bulletins frauduleux au total, avec plus de votes exprimés que d'habitants. Les listes électorales de l'UEC ont été exigées et l'ouverture de la nouvelle session parlementaire prévue le 1er février a été ajournée, le temps de faire la lumière sur le scrutin. De son côté, La NLD a refusé, arguant qu'il n'était pas du ressort de l'armée d'arbitrer les élections.

Au même moment, une déclaration conjointe de plusieurs diplomates appelant à respecter l'issue du vote tel qu'il fut promulgué par l'UEC, va achever de mettre le feu aux poudres. Depuis l'affaire Total ou celle plus récente des Rohingyas, les ingérences étrangères passent mal. La Dame de Rangoun a vu son rayonnement s'écorner, étant assimilée à une marionnette de l'Occident. Dix ans après le début du processus démocratique en Birmanie, la junte a donc sifflé la fin de la récré.

« Un Putsh oui, mais en toute légalité », a-t-on assuré au sein de l'armée, invoquant l'article 417 de la Constitution, qui permet une prise de contrôle militaire en cas de menace imminente sur la souveraineté du pays, ou de risque de « désintégration de l'Union ». En réalité, les juristes se sont offusqués, puisque l'article 417 est censé être initié par le président en consultation avec le Conseil national de défense et de sécurité ... Alors que dans les faits le président est en détention.

À l'étranger, si quelques gouvernements voisins invitent poliment la Birmanie à une gestion pacifique du conflit, il n'est pas question pour autant de se froisser avec cette dernière. La Chine va veiller à ce que ses intérêts ne soient pas menacés.  Le port en eaux profondes de Kyaukphyu  qui achemine le gaz naturel d'Arakan est vital pour Pékin.  Même constat avec L'Inde, qui ne saurait renoncer à ses échanges commerciaux avec la 5ème plus grosse réserve de gaz naturel au monde. Ces deux pays verraient toutefois d'un bon œil quelques sanctions occidentales sur la Birmanie, afin de se partager seuls le marché.

Désormais officiellement aux commandes, l'armée a annoncé vouloir revenir à une situation normale au plus vite, poursuivre les processus de paix dans les États associés, rouvrir les écoles, les usines et les restaurants fermés par la Covid, et soutenir le développement économique du pays. D'après une source proche des généraux, la Tatmadaw a souhaité relativiser la situation et prouver que ce nouveau gouvernement sera plus efficace que la NLD. Stratégiquement, la fin des mesures de lutte contre la Covid, aussi drastiques qu'impopulaires, pourrait bien contenter une population qui en oublierait  - du moins temporairement - ses revendications sur le scrutin.

Mais fraude ou pas, au regard des larges victoires électorales passées, on a du mal à imaginer la fin de la Dame de Rangoun lors d'un nouveau suffrage. Aung San Suu Kyi, même en détention, demeure populaire dans certaines régions d'ethnie Bamar, face à la Tatmadaw dont la mauvaise réputation n'est plus à faire.

 

*Pierre Liguon est un journaliste indépendant basé depuis 10 ans en Asie du Sud Est

 

03/02/2021 - Toute reproduction interdite

 

 


Des soldats du Myanmar vus à l'intérieur de l'hôtel de ville de Yangon, le 1er février 2021.
Reuters
De Fild Fildmedia

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