Servane Heudiard est l’auteur du livre « Le sport, ma prison sans barreaux » (Ed. Amphora, 2021) sur les sportifs atteints de Bigorexie, autrement dit de dépendance addictive au sport. Elle-même atteinte par cette pathologie, elle livre un témoignage de l’intérieur, particulièrement fort.

Entretien conduit par Alixan Lavorel.

Fild : La bigorexie est une maladie méconnue du grand public. Comment la décrire ?

Servane Heudiard : C’est une addiction qui devient nocive de plusieurs manières selon les accros au sport. Pour certains, elle va affecter leur santé parce qu’ils vont trop forcer, dans de mauvaises conditions, et donc avoir un accident. Pour d’autres, leur travail peut être impacté car ils sont obligés de démissionner en voyant qu’ils ne peuvent pas cumuler les deux. S’ils n’ont pas rendu leur travail dans les temps et que le sport les appelle, tant pis. Certains bigorexiques qui ont deux heures devant eux n’hésiteront pas entre le sport ou une autre activité. Pour d’autres, le problème réside au niveau de leur entourage social qu’ils ne voient plus ou très peu. Ce qui est surprenant, c’est que c’est une maladie encore méconnue en France, faisant l’objet de peu de recherche. Depuis la publication de mon livre, tout le monde me dit « je ne connaissais même pas le terme ». La bigorexie existe depuis longtemps mais n’est que rarement identifiée, car le sport a une « bonne image » qui n’est jamais associée à une maladie.

Fild : Vous-même êtes concernée par la bigorexie, comment cela affecte-t-il votre quotidien ?

Servane Heudiard : Toutes mes journées sont organisées autour du sport. C’est drôle, parce que je cale d’abord mes horaires d’entrainements - vélo et aviron - et ensuite tout le reste ! Toutefois le travail est quelque chose de très important pour moi et il est hors de question que le sport vienne le perturber. En revanche, si j’ai le choix entre une séance de cinéma et une séance de vélo, je choisis le sport. C’est le même scénario si une copine me propose d’aller boire un verre en même temps que ma séance d’aviron. La question ne se pose même pas, je vais faire de l’aviron.

Fild : Vous écrivez votre livre sur la forme d’un témoignage. Est-ce que vous avez rencontré des difficultés à vous exprimer sur la maladie ?

Servane Heudiard : Oui, évidemment. C’est très difficile de parler de soi, d’autant plus quand c’est pour évoquer une maladie. Au départ, je me suis dit qu’écrire un livre sur moi était très prétentieux. Je pensais que d’autres personnes, comme Bixente Lizarazu, lui aussi atteint de bigorexie, en parlerait surement mieux que moi. Toutefois, je me suis décidée à l’écrire, pour apporter un vrai témoignage.

Fild : Quel est l’objectif de votre livre ?

Servane Heudiard : Aider les bigorexiques à s’en sortir, à identifier la maladie et leur dire qu’ils ne sont pas seuls à en souffrir. C’est aussi l’occasion de faire ouvrir les yeux à ceux qui nous fréquentent, notamment sur les dangers que nous pouvons rencontrer en faisant du sport à outrance. J’ai déjà eu des retours de la part de bigorexiques qui ont découvert le livre ou des articles à ce sujet depuis la publication. Ils m’ont remerciée car ils se savaient atteints, ou le soupçonnaient, et ont pu se retrouver dans mon histoire.

Fild : Quels ont été les impacts des différents confinements sur les bigorexiques ?

Serviane Heudiard : Nous avons fait du sport dans des conditions inédites ! Et peu importaient les conditions. Il y avait deux types de personnes. Celles qui ont beaucoup pratiqué en intérieur, à la maison. C’était mon cas, j’ai acheté un vélo d’appartement dès le début du premier confinement et j’en ai fait à outrance. Il fallait que je me défoule car c’était impossible pendant l’heure de sortie autorisée quotidiennement. D’autres ont fait des activités invraisemblables. D’ailleurs, pas besoin d’aller chercher chez les grands champions. Rien que dans mon entourage, l’ingéniosité des bigorexiques était impressionnante. Quand vous confinez des habitués de trails, qui courent deux ou trois heures par jour à l’air libre, ils vont forcément se sentir mal. J’ai un ami qui a trouvé une solution pour y remédier : monter et descendre les escaliers des sept étages de son immeuble. C’était d’une efficacité redoutable !

18/04/2021 - Toute reproduction interdite


Bigorexie, le sport ma prison sans barreaux par Servane Heudiard
Editions Amphora Bold, 2021
De Alixan Lavorel