Le 25 mars 2021, Bertrand Tavernier disparaissait, laissant bien des cinéphiles orphelins. Lui qui les aimait tant. Car si l’homme était depuis près de 50 ans un cinéaste, il était surtout un amoureux de tous les cinémas, un gourmand de films dont il se délectait à les faire aimer autour de lui, d’une manière unique et toujours avec enthousiasme.

Par Lionel Lacour

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Né à Lyon en 1941, Bertrand Tavernier ne vécut que peu de temps dans la capitale des Gaules. Mais il s’en sentait un citoyen à part entière au point de réaliser en 1974 son premier long-métrage, L’horloger de Saint Paul, adaptant le roman de Simenon en le plaçant dans sa ville natale. Puis ce fut Une semaine de vacances en 1980, où il y revenait avec Philippe Noiret qui retrouvait son rôle de l’horloger Michel Descombes, Nathalie Baye en jeune professeur et la fameuse Dernière séance d’Eddy Mitchell. La fidélité à ses origines, à son acteur fétiche, au cinéma des salles de quartier mais aussi à une certaine manière d’appréhender le cinéma comme un moyen de parler des questions de société inscrivaient Bertrand Tavernier dans une cinématographie française originale et finalement plus populaire auprès des spectateurs que de la critique.

En 1982, il accepta de devenir le président de l’Institut Lumière, fondé à Lyon par Bernard Chardère et Raymond Chirat, installé sur les lieux de l’invention du cinématographe par les frères Lumière. Cette mission qu’il prit à cœur correspondait à l’idée qu’il se faisait de la cinéphilie : conservation, mémoire, rencontre et partage du cinéma. Il faut dire que sa passion pour le cinéma américain fit de lui un voyageur infatigable, l'incitant à partir aux États-Unis dans les années 60 pour rencontrer des artistes d’Hollywood qu’il admirait tant, comme André de Toth, Stanley Donen, Angie Dickinson, et tant d’autres. Mais aussi pour comprendre leur travail, leurs influences, leurs inspirations.

Il aurait pu garder ces expériences pour lui, mais il écrivit des articles sur les films, surtout américains, et particulièrement les westerns, genre méprisés par la critique française comme américaine. Dans « Trente ans de cinéma américain », coécrit en 1970 avec Jean-Pierre Coursondon, puis avec « Amis américains » en 1993, il continue de partager ce qu’il a appris au cours de ses voyages et de ses visionnages, revenant sur toutes ses rencontres avec les cinéastes d’Hollywood.

Certains eurent pourtant peur de cette passion cinéphilique quand il passa derrière la caméra pour réaliser ses films. Philippe Noiret se méfiait de celui qui avait été attaché de presse avec le grand Pierre Rissient, ou l’assistant de Jean-Pierre Melville. Son érudition cinéphilique, déjà légendaire, ne risquerait-elle pas de faire de son film une œuvre remplie de références à ses maîtres américains ? Il n’en fut rien. Le cinéaste Tavernier n’était plus Bertrand le cinéphile. Cette capacité à se dédoubler fait certainement partie de ce qui fit la singularité du cinéaste lyonnais qui, à chaque réalisation, mettait ses références entre parenthèses ; car pour lui, faire un film était comme « entrer en religion ». Le plus curieux est qu’il pouvait ensuite parler des intentions qu’il avait mises dans ses propres films tout en se régalant des mots ou des images que ses auteurs ou chefs opérateurs y avaient apportés

Un cinéaste généreux, sincère, et qui ne cède pas à la mode

La filmographie de Bertrand Tavernier ne lasse pas de surprendre, d’ailleurs. Il n’est pas le cinéaste d’un seul genre, abordant les films sociaux comme les films « historiques » dits « en costumes ». Il se prête volontiers au documentaire, mais n’hésite pas à adapter une bande dessinée pour son dernier film de fiction et seule comédie à son actif. Mais quelle que soit la période durant laquelle se passait ses histoires, Tavernier a eu le souci de parler de sujets qui lui tenaient à cœur, parfois de manière très (trop) didactique, parfois avec une émotion personnelle, parfois avec ce qu’il fallait de nuances pour toucher à des sujets tabous. « Laissez-passer » permit par exemple de rappeler que les cinéastes de la période de l’occupation n’étaient pas tous, loin s’en faut, des pétainistes voire des « collabos ». Un honnête cinéaste, comme on disait naguère un honnête homme.

Fou également de littérature, il aima porter à l’écran les livres qui l’avaient touché comme le livre de Roger Vercel « Capitaine Conan ». Mais son Eldorado était surtout et peut-être avant tout les États-Unis, qu’il aimait sans lui faire pour autant de concessions. Il n’a pu finalement se retenir de filmer dans ce pays qui le faisait rêver. Et lui, le fou de jazz, c’est avec Robert Parrish, un de ces grands réalisateurs avec qui il était devenu ami, qu’il va tourner le documentaire « Mississippi Blues » sur la musique américaine, puis « Autour de minuit », ode consacrée au jazz dans lequel il associait Dexter Gordon et Herbie Hancock autour du titre génial de Thelonious Monk « Round midnight ». Un certain Martin Scorsese participe au film de son ami et - fidélité à Lyon oblige - une séquence magique de concert est tournée au théâtre romain de la colline de Fourvière.

Son œuvre révèle donc un cinéaste généreux, qu’on aime ou pas ses films. Tout y est sincère. Il ne cède pas à la mode ; et même s’il se qualifiait lui-même de gauche, il n’était pas particulièrement apprécié par une presse qui lui reprochait certains choix : celui, originel, d’avoir eu recours aux scénaristes de Claude Autant Lara, cinéaste conspué par Les Cahiers du Cinéma ou Télérama ; celui d’apprécier le trop populaire Michel Audiard qualifié de poujadiste par la presse ; ou celui d’avoir réalisé « L.627 », qui osait ne pas faire des policiers des fachos ordinaires.

Un passeur de cinéma

Si les spectateurs pouvaient adorer ses films ou ne pas les aimer, ils savaient qu’il était cet honnête homme qui prenait plaisir à partager ses connaissances encyclopédiques avec les autres, ses pairs comme les anonymes. Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière, aimait les séances introduites par son mentor, ce président si prolixe, sachant raconter l’origine du titre du film « Vaudou » de Jacques Tourneur, ou parler de l’adaptation de tel ou tel livre de Simenon à l’écran. Intarissable, les séances pouvaient commencer bien plus tard que prévues dans la salle du Hangar, rue du Premier Film ! Mais cette transmission ne s’arrêtait pas aux séances. Tavernier a écrit des centaines d’articles sur son blog hébergé sur le site de la SACD, dialoguant avec des anonymes sur telle édition d’un film de Delmer Daves ou sur la splendeur de « La prisonnière du désert ». Ces échanges se faisaient entre cinéphiles, d’égal à égal, en toute simplicité. Tavernier accompagnait également les films dans les éditions des DVD en participant aux bonus qui complétaient le film, apportant des commentaires toujours érudits à des films rares.

Cette envie de partager, de faire découvrir, lui prit un temps de plus en plus important. Et son dernier film le ramena à ses premières amours. « Voyage à travers le cinéma français » commence à Lyon, où Tavernier explique d’où lui vient cette passion du cinéma. Il y révèle quel fut son premier choc cinématographique : un film de Jacques Becker ! Dès lors, après avoir revu des centaines et des centaines de films, il accomplit un travail titanesque d’analyse des films, participant à la culture cinématographique française. Il réhabilita certains cinéastes, souligna le talent d’autres, démontra l’ingéniosité de certaines mises en scène et salua le travail des compositeurs. Cette déclaration d’amour au cinéma français fut telle que ce film se déploya en une série documentaire dans laquelle, tels les encyclopédistes du XVIIIe siècle, il apportait aux spectateurs des clés de lecture pour comprendre ce 7e art permettant aux cinéastes de parler de leur époque avec précision, avec délicatesse, et avec audace parfois.

Ainsi, le 25 mars 2021, il y a déjà près d'un an, ce n’est pas seulement un cinéaste français qui nous a quittés, mais également une mémoire vivante de l’art le plus populaire qui soit. Par sa filmographie récompensée notamment par un Ours d’or à Berlin pour « L’appât », par son influence sur la cinéphilie internationale, il répondait aux critères d’attribution du Prix Lumière. La preuve en fut l’émotion internationale que son décès suscita. Il suffit de lire la lettre que Martin Scorsese a écrite pour s'en persuader. Mais en tant que Président de l'Institut Lumière, il ne pouvait être le récipiendaire d'un prix qu'il se serait remis à lui-même... alors qu’il était peut-être le seul cinéaste français à pouvoir le revendiquer. Et la soirée hommage qui lui fut consacrée lors du Festival Lumière à l'automne 2021 a fini de confirmer que si Bertrand Tavernier était un cinéaste, il était aussi un passeur de cinéma qui s’intéressait aux autres, aux autres cinéastes, aux autres films, aux autres tout court. Bertrand Tavernier était finalement un véritable humaniste des Lumière.

16/03/2022 - Toute reproduction interdite


Bertrand Tavernier embrasse l'actrice Maria Pitarresi sous le regard de Jacques Gamblin lors d'un photocall pour présenter leur nouveau film "Laissez-Passer" au 52e festival international du film à Berlin le 8 février 2002.
© Fabrizio Bensch/Reuters
De Lionel Lacour