Il s’est éteint dimanche dernier à l’âge de 78 ans. Bernard Tapie était un personnage sulfureux et hors du commun qui, adulé ou détesté, ne laissait personne indifférent. Quoi qu’on en pense, il a marqué son époque. Marseille, sa ville de cœur, l'a porté au summum de sa gloire. Lorsqu’il voulut en faire son tremplin politique, ses ennuis et son déclin ont débuté. De cette expérience, des leçons sont à retenir…  

La chronique politique de Roland Lombardi

La rage de vaincre a animé toute sa vie ce titi parisien issu d’un milieu modeste, né en 1943, et qui a fait fortune au début des années 1980. Le jeune vendeur de téléviseurs se mue alors en redoutable homme d’affaires en rachetant pour 1 franc symbolique des sociétés en perdition, afin de les redresser et les revendre pour des millions de francs. Ses méthodes passent notamment par des licenciements et sont à l'époque, à juste titre, très critiquées. Quoi qu’il en soit, la réussite et les gros bénéfices sont au rendez-vous. Comme la notoriété. Sa belle et grande gueule, son charisme, son dynamisme et son sens inné de la communication font le reste. Très vite, il devient le symbole du nouveau self-made-man à la française et les médias se l’arrachent. Il aura même sa propre émission sur TF1 : « Ambitions ». Dans une France de culture catholique, l’argent a toujours une mauvaise odeur. Qu’importe. Le milieu des années 1980 coïncide avec le début de la société du spectacle, et même si l’homme d’affaires saltimbanque suscite chez certains la méfiance, Tapie « se voit un destin, alors il s'offre un festin. Il veut tout faire : homme d'affaires, navigateur, coureur automobile, animateur, chanteur, acteur, manager sportif. Il sera tout cela, le plus souvent avec succès et une réelle passion », comme le rappelle Yves Thréard dans sa nécrologie du Figaro.

Après le Tour de France où, grâce à lui, Bernard Hinault remporte son cinquième et ultime titre en 1985, Tapie jette son dévolu sur le football.

Marseille, la gloire et le début de la fin

Tapie reprend l'Olympique de Marseille en 1986. L’OM devient alors un club phare grâce, notamment, à d'inédites et ambitieuses campagnes de recrutement. Sept ans plus tard, l'équipe marseillaise compte quatre titres de champion de France, une Coupe de France, et remporte en 1993 la première Coupe d'Europe des clubs champions (devenue la Ligue des champions) face à l'AC Milan (le club d'un autre businessman et politicien charismatique, Silvio Berlusconi). L’ex-président de l’OM était encore, il y a quelques jours, le seul à pouvoir se vanter d’avoir rapporté à la France cette coupe du plus prestigieux championnat européen.

Ses origines modestes, sa gouaille et son culot sans limite n’ont pu que lui donner les codes pour séduire les Marseillais, qui ont toujours eu un goût prononcé pour les personnages haut en couleur et un peu « canailles ».

Sa popularité atteint des sommets dans le pays, et particulièrement dans la Cité phocéenne où il devient « Le Boss », une véritable légende encore aujourd’hui.

C’est pourquoi dans l’intervalle, devenu incontournable, Tapie se lance en politique, dans les Bouches-du-Rhône, avec pour objectif - inavoué mais réalisable - de devenir à terme le premier magistrat de Marseille, sa ville de cœur.

Son profil d’entrepreneur le pousse d’abord à solliciter au RPR une investiture locale. Chirac et surtout Pasqua s’y opposent. Il met alors toute sa notoriété et sa folle énergie au service de la gauche. Il devient député en 1989 dans une circonscription de droite réputée imprenable.

Littéralement séduit, le Président Mitterrand, bien que malade, le prend sous son aile et devient son protecteur. Le Florentin voit surtout en Tapie un nouvel instrument politique intéressant. Il le propulse « Ministre de la Ville » en 1992.

Tapie s’impose aussi comme le futur tombeur du Front National en pleine progression. Il a déjà été le seul, en 1989, dans un débat « historique », à oser affronter avec succès le redoutable et redouté rhéteur qu’était alors le président du FN. Ce qui n’a pas empêché par la suite le nouveau ministre socialiste de rencontrer discrètement Jean-Marie Le Pen à son domicile afin de s’assurer, par le maintien de son candidat, la victoire en 1993 dans la 10e circonscription des Bouches-du-Rhône ! Même si cet épisode a toujours été démenti par l’intéressé, c’est un secret de Polichinelle, confirmé par Le Pen lui-même et par Marc Fratani, l’éminence grise marseillaise de Bernard Tapie, dans son ouvrage, Le Mystificateur (L’Archipel, 2019).

1993 est également l’année de la seconde cohabitation. Mitterrand demande à Édouard Balladur de devenir Premier ministre, qui nomme Charles Pasqua à l’Intérieur et Pierre Méhaignerie à la Justice. Ce dernier est un grand ami de Jean-Claude Gaudin qui projette de devenir maire de la Cité phocéenne en 1995. Dès lors, la droite revenue au pouvoir ne compte pas ménager le protégé de Mitterrand. D'autant que Tapie, lui aussi, lorgne sur la mairie de Marseille…

Aux élections européennes de 1994, la liste du PS est emmenée par Michel Rocard. Celle-ci obtient non seulement un mauvais score, mais elle est surtout talonnée par une liste conduite par Bernard Tapie, avec toujours la discrète bienveillance du locataire de l’Élysée…

Sondages à l'appui, certains voient déjà en lui le futur vainqueur de la présidentielle de 1995. « Le Nouvel Obs l'habille sur sa couverture en chef de l'État. L'Élysée ? Il n'était pas à un exploit près. Il s'y serait bien vu. Mais, pour ses contempteurs, trop, c'est trop » (Yves Thréard). Bernard Tapie prend alors les traits de l'homme à abattre, pour la droite comme chez les caciques socialistes de Marseille et de la capitale. Ses affaires judiciaires prennent ainsi rapidement de l’ampleur…

L’affaire VA-OM (qui l’enverra huit mois en prison en 1997), Adidas… Pour Tapie, les ambitions politiciennes sont bel et bien terminées.

Dans le long dossier Adidas, il fut persuadé de s’être fait léser par le Crédit lyonnais, auquel il avait confié la vente de l’enseigne alors qu'il était ministre. Il tentera inlassablement d'obtenir réparation. En 2007, il pensait avoir gagné grâce à la décision favorable d'un tribunal arbitral qui condamne la banque à le dédommager.

« Toutefois, cinq ans plus tard, François Hollande, installé à l'Élysée, n'a pas oublié l'humiliation subie sous Mitterrand. Il rebat donc les cartes. Il veut montrer que celui-ci a été soldé en faveur d'un imposteur avec l'aide de Nicolas Sarkozy. Il pense ainsi faire coup double : mettre à terre cet « affairiste sans scrupule » et compromettre le retour de l'ex-chef de l'État en 2017. Aucun des trois ne sortira finalement gagnant de ce petit jeu. Tapie le payera très cher en dépit de sa phénoménale énergie, de sa soif d'exploit, de sa relaxe en correctionnelle le 9 juillet 2019, décision que le parquet de Paris a contesté en appel » (Yves Thréard). Après un deuxième procès au printemps dernier, en l'absence du prévenu, hospitalisé à cause de ses cancers, la cour d'appel de Paris devait se prononcer le 6 octobre prochain.

Les mauvaises langues diront que de Johnny Hallyday, il reste les chansons. De Belmondo, les films. Et de Bernard Tapie, du vent !

Peut-être. Il a pourtant incarné la culture de la gagne, même si ses échecs sont retentissants. Et certaines victoires de l’OM ont au moins rendu beaucoup de gens heureux.

En politique, que l’on soit d’accord ou pas avec ses positions ou ses postures, il faisait penser, avec le recul, à une sorte de « Donald Trump à la française » avant l’heure. Mais aussi à un requin des affaires qui a commis l’erreur de s’attaquer aux tyrannosaures de la politique. Il a toujours déclaré que ses adversaires politiques étaient responsables de ses démêlés judiciaires et de ses condamnations. Sûrement. Malgré son intelligence très au-dessus de la moyenne et son énergie débordante, il s’est frotté, à ses dépens, à plus subtil, plus manipulateur et plus machiavélique que lui. On ne bouscule pas le Système impunément, surtout lorsqu’on lui doit tout…

En tout cas, ses provocations et son insolence avaient le mérite d’irriter la bien-pensance et les médiocres de l’élite politico-médiatique. Comme le dit encore si bien Yves Thréard, « Tapie n'avait pas que des ennemis, très loin de là. Aux yeux de bon nombre, « Nanard » était aussi l'incarnation d'une revanche des modestes, des sans-grades, des mal-nés… Diable pour les uns, héros pour les autres ». Comme tous les mythes, Bernard Tapie avait de nombreuses parts d’ombre. En somme, que ce soit dans le sport comme en politique ou face à la maladie, ce combattant courageux, indomptable et hors norme, apportait tout simplement un peu de flamboyance et de rêve. Dans une époque comme la nôtre qui en manque cruellement, ce n’était déjà pas si mal.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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05/10/2021 - Toute reproduction interdite


Bernard Tapie, ancien patron de l'Olympique de Marseille et homme d'affaires en faillite, arrive à la cour d'appel. Il a reconnu devant qu'il avait menti dans l'affaire des matchs truqués de Valenciennes-OM.
Pascal Rossignol/Reuters
De Roland Lombardi