Bernard Bajolet est un ancien diplomate français, spécialiste du monde arabo-musulman et du renseignement. Il a été ambassadeur de France à Kaboul de 2011 à 2013, puis directeur de la DGSE jusqu’en 2017. Il a occupé précédemment les postes d’ambassadeur de France en Jordanie (1994-1998), en Bosnie-Herzégovine (1999-2003), en Irak (2004-2006), en Algérie (2006-2008), et a été coordinateur du renseignement auprès du président Nicolas Sarkozy (2008-2011). Il a conseillé le réalisateur Eric Rochant sur sa série Le Bureau des légendes. Il est aussi l’auteur de l’ouvrage Le soleil ne se lève plus à l’est - Mémoires d’Orient d’un ambassadeur peu diplomate (Plon, 2018). Il nous livre son analyse sur le retour des Talibans à Kaboul et les leçons à tirer de l’échec de la coalition occidentale en Afghanistan.

Entretien exclusif conduit par Eric De Lavarène

Fild : Quel est votre sentiment face à la reprise de Kaboul et du reste de l’Afghanistan par les Talibans ?

Bernard Bajolet : Cette issue était devenue inéluctable, dès lors que les États-Unis avaient annoncé leur décision de partir et négociaient avec les seuls Talibans, dans le dos du gouvernement de Kaboul. Dans ces conditions, les Talibans n’avaient plus qu’à attendre. La seule concession qu’ils ont faite aux Américains, sous le mandat du président Trump, en février 2020, a été de s’engager à ne pas laisser Al Qaïda organiser des attentats à partir du sol afghan, dès lors qu’ils en auraient le contrôle, et au fond, c’était la seule chose qui désormais intéresse les États-Unis, y compris sous le président Biden.

Il y a quelques années, alors que l’Occident était encore en position de force, on aurait pu imaginer une forme de partage du pouvoir entre les Talibans et les autres composantes du paysage politique afghan. Cela dit, rien ne prouve non plus qu’une telle combinaison politique aurait tenu dans le temps.

Le départ des troupes américaines et occidentales était inévitable, depuis plusieurs années, en raison du manque de soutien des opinions publiques pour cette guerre. Mais on aurait pu imaginer un départ plus ordonné et moins humiliant.

Fild : Cet événement, comme la catastrophe irakienne, signe-t-il la fin des interventions internationales post 2001 à l’étranger ?

Bernard Bajolet : Des interventions post attentats 2001 sans doute. Mais probablement pas des interventions internationales tout court, car l’histoire nous a enseigné que le balancier pouvait revenir, pour des raisons intérieures ou géopolitiques, sans que l’on ait forcément tiré les leçons du passé.

Fild : Quelles ont été les erreurs de la communauté internationale et des autorités de Kaboul ?

Bernard Bajolet : Un « retex » (retour d’expérience) de l’intervention occidentale en Afghanistan serait indispensable. On manque encore sans doute de recul pour le faire. Il n’y a jamais eu de « retex » global sur aucune intervention extérieure, que ce soit aux Etats-Unis, en France ou ailleurs, parce qu’une telle évaluation nécessiterait du courage et de l’objectivité et que les classes politiques, de part et d’autre de l’Atlantique, sont en général dépourvues du premier et incapables de la seconde. D’ailleurs, il n’y a jamais eu de « retex » sur l’intervention de la « communauté internationale » en Bosnie Herzégovine, ni sur celle en Irak, sans parler de la France au Sahel ou en RCA. En revanche, les chercheurs pourraient aider à faire ce travail.

En attendant et sous réserve, je mentionnerais plusieurs causes : la tentation des pays occidentaux de plaquer leur modèle politique et sociétal sur l’Afghanistan ; l’empreinte militaire trop forte de l’OTAN, qui explique que les Afghans ne se soient jamais vraiment appropriés leur armée ; l’inefficacité de l’aide internationale (dont l’essentiel retournait aux pays « donateurs » sous forme de contrats ou de salaires), en dépit de certaines actions positives, qui resteront (comme par exemple l’électrification de la vallée de la Kapisa par la France) ; l’absence de volonté de l’Occident de s’attaquer à la question de la drogue ; la corruption des élites et de l’administration afghanes.

Fild : Selon vous, qu’est-ce que les Talibans ont mieux fait que la communauté internationale pour en arriver là ?

Bernard Bajolet : D’abord, une tautologie : les Talibans sont afghans et même si ce qu’ils proposent (ou imposent) est plus mauvais, c’est afghan ; profondément ancrés dans la population, rurale notamment, ils ont bénéficié d’un soutien populaire qui a manqué au gouvernement afghan d’Ashraf Ghani et à ses alliés.

Puis il y a eu la propagande et la psychologie : même si les informations dont on dispose (notamment celles de l’ONU) prouvent que la plupart des victimes civiles ont été causées par les Talibans, ceux-ci ont réussi à persuader l’opinion afghane que l’Occident en était responsable, puisque sans lui, la guerre aurait pris fin.

La troisième chose, c’est que les Talibans savaient avoir le temps pour eux.

Fild : Quelles sont les leçons à en tirer ?

Bernard Bajolet : Une des leçons concerne le rôle de l’OTAN, qui intervenait en dehors de sa zone géographique de compétence, notre suivisme à l’égard de cette organisation, les questions qui se posent quant à la fiabilité des engagements de celle-ci – en fait des États-Unis – et la nécessité pour l’Europe de mettre en place une architecture de sécurité qui garantisse son autonomie stratégique.

Fild : Faut-il parler avec les Talibans comme le soutiennent Emmanuel Macron et Angela Merkel d’un côté, et Lakhdar Ibrahimi de l’autre ?

Bernard Bajolet : C’est une évidence qu’il faut leur parler – et pas seulement pour évoquer les évacuations. La question de l’Afghanistan ne peut être abordée seulement sous l’angle « consulaire » qui a prévalu jusqu’à présent. Nous avons aussi des intérêts de sécurité et géopolitiques, sauf pour la France à renoncer à son statut. Des discussions - incluant les Talibans, mais pas seulement eux, au contraire de ce qu’on fait les Américains - avaient été engagées sous les mandats des présidents Sarkozy et Hollande et il est regrettable qu’on ait attendu si longtemps pour reprendre contact avec eux. Dans le même esprit, il est incompréhensible que la France ait déserté son ambassade à Kaboul. Il était possible de rester sans que cela signifie en aucune manière une reconnaissance du régime taliban, laquelle ne pourra être que conditionnée. Bien sûr, cela aurait posé des problèmes de sécurité, notamment vis-à-vis de la menace représentée par Daech. Mais certains de nos postes ont été exposés à des situations tout aussi dangereuses dans le passé. C’est l’honneur et la vocation des diplomates que d’y être confrontés pour remplir leur mission.

Il faut être présents et parler au nouveau régime, parce qu’il y a encore pire que ce dernier, et qu’on peut espérer exercer sur lui – qui a besoin de la communauté internationale – une action modératrice, l’empêcher de commettre des excès ; il faut lui parler pour aider le peuple afghan, éviter une catastrophe humanitaire, aider ceux de nos amis qui seraient en danger ; il faut être là et lui parler pour ne pas abandonner le terrain aux seuls chinois, russes, turcs ou pakistanais. D’ailleurs, il faut aussi discuter avec ces pays que je viens de citer.

Au fond, le mieux serait que la Délégation européenne, elle, revienne sur place, quitte pour elle à accueillir auprès d’elle des diplomates appartenant aux États membres. L’Europe a un poids économique et une crédibilité internationale plus importants que ce qu’elle croit elle-même et serait ainsi la mieux à même d’obtenir des contreparties du nouveau régime. La situation économique de l’Afghanistan est dramatique. Si elle devait perdurer, cela ne pourrait que favoriser les extrémistes. Il est urgent d’agir.

09/09/2021 - Toute reproduction interdite


L'ambassadeur français en Irak, Bernard Bajolet, rencontre des religieux sunnites lors d'une visite à l'Association des religieux musulmans irakiens à Bagdad, le 10 janvier 2005.
© Ceerwan Aziz/Reuters
De Eric De Lavarène