Analyses | 18 novembre 2019

Benoît Payan (PS): Marseille doit en finir avec le clientélisme

De Peggy Porquet
9 min

Chef du groupe PS au conseil municipal et Conseiller départemental des Bouches du Rhône, Benoît Payan pointe sans relâche les défaillances de la politique de Jean Claude Gaudin et de sa majorité. L’injustice sociale étant au cœur de son combat politique, il appelle à une remise à plat de tout le système lors de la prochaine mandature.

                     Propos recueillis par Peggy Porquet.

GGN : Quel est le projet du Mouvement du “Printemps Maseillais”? Pourquoi n’y a – t – il pas encore de candidat officiel à la Mairie de Marseille ?

Benoît Payan : Parce que nous avons décidé de ne pas faire comme avant. Cette ville a besoin de se rassembler et qu’on lui propose une alternative. Depuis bien des décennies, la politique à Marseille a été un casting, un combat d’égos : lequel a été le plus beau, le plus intelligent ou la plus pertinente. On a toujours considéré que l’on devait se mettre derrière une personne qui viendrait sauver Marseille, or la ville n’a jamais été sauvée. Marseille a été bombardée par les fracas de l’histoire. Elle a trente ans de retard. On a fait de la politique un théâtre d’ombres, un ring, un champ de bataille. Nous avons décidé d’agir différemment en mettant en commun nos idées, nos histoires, nos espoirs, pour fabriquer un programme, un projet, une ambition. Le temps de l’incarnation viendra plus tard. Il faudra une femme ou un homme qui porte ce projet, mais ce n’est pas un préalable. Il faut d’abord une union large, un grand rassemblement de gens différents. Qu’ils aient voté pour Jean Luc Mélenchon ou Emmanuel Macron, les Marseillais ne sont pas segmentés ; On n’a pas à faire le tri entre eux. On doit leur proposer quelque chose. Tout cela est plus difficile que de dire “suivez mon drapeau, mon panache” et de faire comme avant. Il serait facile pour moi de dire “je suis candidat”. J’aurais pu le déclarer il y a six mois, un an, hier ou avant – hier. Mais cela ne m’intéresse pas de faire comme tous ceux qui ont abîmé cette ville.

 

GGN : La plupart des candidats aux Municipales souhaitent un renforcement des effectifs de police. Est-ce une mesure suffisante pour lutter contre l’insécurité ?

Benoît Payan : Il faut d’abord remettre de l’ordre au sommet. Ce sont toujours les plus faibles qui subissent, l’insécurité, la violence, qu’elle soit politique ou sociale. Il va falloir une femme ou un homme qui remette tout à plat. Cela va passer par une réorganisation de nos services et une réflexion sur notre territoire. Il faudra là encore une ambition et une mise en œuvre de moyens. On peut raconter que l’on va faire venir 10 000 policiers, et une fois le micro éteint, que va – t – il se passer si tout est fait comme avant ? Il faut que l’ordre soit rétabli en Mairie puis arrêter les petits arrangements entre amis. Cela passe par le fait de redonner confiance en nos collaborateurs, c’est à dire les agents de la Mairie. Il faut aussi une réflexion sur le territoire : on a laissé des zones abandonnées pendant des décennies. On a cru que parce que l’on allait construire une patinoire olympique, la ville s’en sortirait pendant que des quartiers entiers se sont enfoncés et ont été désertés ? Ces quartiers où le service public n’existait pas ? Sans crèches, sans écoles ni équipements sportifs ? Sans police municipale ni assistance dans les missions effectuées par la police nationale ? Mais où sommes-nous ? Quand on met 50 millions d’euros dans une patinoire olympique, que l’on en perd par centaines en frais bancaires sans aucune gestion, on n’est plus capable de s’occuper du territoire. Et donc on détourne le regard. C’est pour cela qu’il faut un patron qui décidera où ira l’argent. Au lieu de servir les intérêts des holdings ou des consortiums de banquiers et de promoteurs, de privatiser les écoles pour 1 milliard d’euros, de faire la privatisation du stade pour 150 millions d’euros, on doit prendre les bonnes décisions. Cet argent appartient aux Marseillais. Si l’on veut être sur un territoire apaisé, et que l’on souhaite la victoire de la puissance publique, c’est là que l’on met de l’argent, pas dans les banques.

GGN : Marseille se classe comme la deuxième ville de France la plus polluée, enregistrant 2500 décès prématurés par an selon Air Paca. Quelles mesures immédiates amélioreraient cette situation ?

Benoît Payan : Il n’y a qu’une mesure. Elle vaut pour la pollution, le sécurité, l’emploi, le logement ou les écoles : c’est le courage. Lorsque l’on gère cette ville, on doit le faire avec responsabilité, force et conviction. Celui ou celle qui est assis dans le fauteuil du maire a besoin de protéger ses habitants. Désormais plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas. Dans les jours qui suivront l’élection du prochain maire de Marseille, un certain nombre de choses devront être affirmées. Il faut arrêter les émissions polluantes. D’autres ont réussi avec de la volonté politique ou du courage à Nice, en Atlantique, en Mer du Nord, aux Etats Unis, en Asie du Sud Est . Pourquoi ne réussirait – on pas ici ? Pourquoi est – il plus difficile ici de brancher des bateaux et de contraindre des armateurs et des compagnies de croisiéristes ? Ils viennent ici polluer et pourrir la vie des Marseillais. Ils font le choix de mettre dans leurs cuves le fuel le plus malsain qu’il soit ! Ces gens-là sont des criminels et l’on n’aurait pas la force de les arrêter ? En réalité, je me fiche de leur chantage et de leur rapport de force. On ne vient à Marseille qu’à la condition de ne pas abîmer les Marseillaises et les Marseillais ! Le Maire doit interdire les gens qui viennent polluer, il doit interpeller l’Etat, le Port Autonome, la Région, le Conseil Départemental de la Métropole. Il doit protéger ses administrés, or il n’y a plus personne. On constate bien la faillite institutionnelle. Le maire a le rôle de s’interposer contre les gens qui massacrent cette ville. C’est cela que l’on attend de lui.

GGN : Selon vous, que sera la ville de Marseille en 2030 ?

Benoît Payan : Il y a un an, j’ai été invité aux Etats Unis dans le cadre du plus vieux programme de la diplomatie Américaine, “The young leaders”. Durant un mois j’ai visité plusieurs endroits pour comprendre et échanger. Nous étions dans le dernier groupe choisi par l’administration Obama avant l’élection de Trump. Après Washington, j’ai pris un avion pour San Francisco car mes interlocuteurs américains m’ont dit qu’ils voulaient me faire voir la ville qui présente des similitudes avec Marseille. A San Francisco, il y a 850 000 habitants, un interland et une métropole de deux millions d’habitants, comme ici. Il y a aussi un port de pêche, un port de commerce, et un port pétrolier. Au début du siècle les Porto Ricains, les Italiens, les Juifs, les Arméniens sont venus. Comme à Marseille, l’industrie a relevé la ville, elle l’a façonnée. La guerre, puis l’effondrement industriel sont survenus, avec une période très compliquée. C’est pour toutes ces raisons que l’on m’a emmené là - bas. Une fois sur place, je me suis rendu compte que j’étais venu pour réfléchir sur Marseille. On m’a montré le port de croisière, situé en plein centre-ville - comme à Marseille - et on m’a expliqué quelles ont été les mesures prises pour cabler les bateaux afin que les habitants ne soient pas affectés par la pollution des croisiéristes. Au passage, les bateaux sont équipés de filtres à particules, et utilisent un fuel beaucoup moins sale que le nôtre. De plus, ils éteignent les moteurs, donc la question ne se pose même pas. La même journée, on m’a montré comment ils sont passés de 1000 à 10 000 emplois sur la question du traitement des déchets. Le lendemain, j’ai eu rendez-vous à la mairie de San Francisco. A Marseille il y a 300 élus, là-bas il y en a 9… Pour aller de mon hôtel à la mairie, j’ai pris le tramway et je me suis aperçu que tout était écrit en italien. La personne en charge des relations internationales m’a expliqué qu’il s’agissait du tramway de Milan. Lorsqu’ils ont refait ces lignes, ils ont opté pour l’achat du tramway en Italie pour 5 millions de dollars, plutôt qu’un modèle à 100 millions provenant du Canada. Avec l’acquisition du tramway milanais, ils ont eu l’assurance d’un coût de construction avec zéro carbone, celle de payer 5% du prix et celle de créer des emplois. Donc ils ont été trois fois gagnants. C’est comme cela que l’on construit un territoire. (…) Le problème majeur du XXIe siècle est la réflexion entre le business et l’environnement, et par rapport à l’exemple de San Francisco, nous avons 40 ans de retard. Vous ne pouvez pas fabriquer d’avenir si vous ne considérez pas avant tout qu’il faille bien vivre, dans un endroit apaisé où l’on a envie de rester. Pour 2030, ou 2040 à Marseille, je pense que nous partons de tellement loin que notre ambition doit entièrement être tournée vers le fait de faire revivre une ville pour ses habitants, et qui en attire d’autres. Pendant trop longtemps on s’est préoccupé de l’image, maintenant il faut s’occuper des Marseillais.

GGN : Marseille va accueillir l’épreuve de voile pour les JO de 2024. Quelles retombées économiques sont escomptées pour la ville ? Seront – elles pérennes ?

Benoît Payan : Je n’en sais rien. Personne n’a été capable d’expliquer ce genre de choses et quelles sont les retombées économiques. Pour une épreuve de voile, on a englouti des millions et des millions d’euros d’argent public. Ce que je regrette, c’est que les pouvoirs publics n’aient pas été capables de négocier comme cela a été le cas pour Paris, tout comme Nantes ou comme n’importe quelle ville qui a accueilli les JO. A Marseille, les contribuables ont payé pour les JO de Paris une facture beaucoup plus importante que celle des Parisiens. Dans les autres villes ou l’on paie entre 20 et 30 % de la note, à Marseille c’est 85%. Ceci n’est pas acceptable.

GGN : Les efforts entrepris sur la redynamisation du centre-ville sont – ils réalisés au profit d’une certaine gentrification ?

Benoît Payan : Je pense qu’il n’y a pas d’efforts. Le centre-ville de Marseille va très mal. Qui a envie d’aller dans un centre-ville embouteillé, pollué où il n’y a pas de transports en commun qui puissent y emmener les gens ? Les places de parking sont inabordables, des travaux sont faits en dépit du bon sens. Aucune politique publique d’accompagnement des commerçants n’est organisée. J’en veux à la majorité d’avoir réalisé des centres commerciaux qui ont délibérément assassiné le centre-ville. C’est une honte pour cette majorité d’avoir mis de l’argent public pour les Terrasses du Port ou le centre commercial du Prado. Je n’ai rien contre ces centres, mais la question est de savoir si l’on avait le droit d’assassiner nos petits commerces de proximité. Que l’on fasse des centres commerciaux en périphérie, cela se discute. Mais venir les implanter en centre-ville, c’est criminel. Je crains que nos commerçants ne s’en relèvent pas si l’on ne prend pas la mesure de ce qui est en train de se passer. Lorsque vous vous promenez en centre-ville, on a un taux de vacance record. Dans la rue de la République ou Saint Ferréol, des tas de commerces sont fermés, car nous avons des pouvoirs publics incapables de comprendre que nous vivons dans les années 80 ici. Ils ont cru qu’il était moderne d’implanter des centres commerciaux en centre-ville, or plus personne ne fait ça. Le centre-ville s’enfonce sans cesse, les rideaux se ferment les uns après les autres et les commerçants mettent la clef sous la porte. Les rues deviennent désertes. Les logements du centre-ville sont aussi dans un état catastrophique. Les immeubles pourrissent sur pied car on est incapable de prendre ses responsabilités. On a un centre-ville en déshérence, bombardé par le cynisme. Voilà la réalité.

GGN : La ville de Marseille a depuis plusieurs années subi un clientélisme prégnant. Comment y mettre fin ?

Benoît Payan : Pour y mettre fin, il faut comprendre que le clientélisme est le symptôme de la maladie. Il faut établir des règles très strictes d’attribution des marchés, des logements, des emplois et des subventions. La loi existe et la faire encadrer de manière plus rigoureuse est nécessaire. Il faut remettre tout à zéro et remettre en place tous les process qui conduisent aux relations entre les institutions et les habitants. Ça, c’est “soigner la fièvre”, mais ce n’est pas suffisant. Pour soigner la grippe, il faut s’attaquer au virus, à la maladie. Tant que l’on ne fabriquera pas une politique de logements digne de ce nom, des gens viendront en demander. Tant que l’on ne sera pas capable de fabriquer des politiques publiques concernant le sport ou la culture, tant que l’on ne sera pas capable de créer des emplois qui soient autres que dans le domaine public, tant que l’on ne fera pas revenir des entrepreneurs et des grandes entreprises, on restera à flux tendu. On continuera d’avoir des gens qui chercheront des élus pour pouvoir se sortir du marasme dans lequel ils sont. Le clientélisme met en lumière l’état de catastrophe dans laquelle la ville se trouve. Il faut reprendre en main Marseille et la gouverner.

19/11/2019 - Toute reproduction interdite

 


Le car-ferry "Monte d'Oro", exploité par la compagnie CMN La Meridionale, se prépare à quitter le port de Marseille, France, le 8 septembre 2017
Jean- Paul Pelissier / Reuters
De Peggy Porquet

À découvrir

AbonnementOffre promotionnelleJe m’abonne
À partir de 4€/mois
Profitez de l’offre de lancement
ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don

à lire aussi

à lire aussi

Aucun article disponible