L’homme est alerte et chaleureux. A trente-huit ans, Benoît est à la tête d’une élégante maison de joaillerie partagée entre le sixième arrondissement de Paris et la Bourgogne. Il vit et travaille entouré de ses proches, défendant une conception familiale et « à l’ancienne » de son métier. C’est dans le centre d’Auxerre, dans une maison médiévale qui a vu se succéder six siècles de joailliers, qu’il nous ouvre les portes de son atelier.

                                                                 Entretien conduit par Stéphanie Cabanne.

GGN : Comment avez-vous choisi ce métier ?

Benoît : Mon arrière-grand-père était joaillier. Enfant, je dessinais énormément. Lorsque j’ai choisi cette voie, je suis entré en apprentissage dans une grosse maison parisienne ayant pour client quelqu’un de très aisé. Nous étions une dizaine d’ouvriers qui travaillions exclusivement pour les femmes de ce monsieur. J’avais dix-sept ans. Après mon CAP, je me suis spécialisé en joaillerie. Puis, assez rapidement, j’ai ouvert un petit atelier de sous-traitance où l’on restaurait des bijoux anciens. J’avais beaucoup pratiqué les techniques de remontage ou de consolidation des parures...

GGN : Quel est l’essentiel de votre activité ?

Benoît : Nous sommes restaurateurs de bijoux anciens : sertis usés, paniers de bagues déformés... Pour cela, nous rachetons des pierres qu’on nettoie, qu’on retaille, qu’on repolit puis qu’on classe par type de taille, par couleur et par pureté. Un bijou fabriqué en 1900 n’est pas pavé du même type de pierre qu’un bijou réalisé il y a dix ans. Nous aimons toutes les pierres mais nous travaillons surtout les quatre précieuses, et à quatre-vingt-dix pour cent le diamant.

GGN : Vous créez également ?

Benoît : Oui, je pense que le cerveau est un muscle qu’il faut faire travailler ! Je passe l’essentiel de mon temps à recevoir des clients dont j’écoute l’histoire pour la traduire ensuite avec mes mots, le crayon à la main. Lorsque j’ai du temps pour moi, je dessine, et à l’établi, je cherche de nouveaux motifs, des formes différentes. L’essentiel de mes créations s’inspirant des styles Art nouveau et Art déco, je peux puiser mon inspiration dans l’architecture. Par exemple, beaucoup des motifs gravés sur les côtés des bagues se trouvent sur les ferronneries des garde-corps des immeubles. Le style Art déco, qui nous est beaucoup demandé, trouve ses origines un peu partout : au Japon, même en Afrique, dans les motifs géométriques dogon, dans les sièges baoulé aux formes droites et courbes, ou dans un tabouret ashanti dont l’assise va pouvoir inspirer la forme d’une bague...

GGN : Comment se déroule la fabrication d’un bijou ?

Benoît : En général, les gens connaissent ce que je fais avant de venir, ils arrivent avec une idée en tête et attendent que l’on mette notre pâte. Durant l’heure que nous passons ensemble, je jette sur le papier un dessin assez approximatif qui est juste l’idée du bijou. Je réalise ensuite le dessin technique destiné à l’atelier. On peut le faire à l’ordinateur mais moi j’aime bien travailler encore au crayon. Je réalise ensuite la maquette en maillechort, qui est un alliage de cuivre, de zinc et de nickel.

Les étapes suivantes sont réalisées par mes collaborateurs car ce n’est qu’en étant très spécialisé qu’on peut atteindre l’excellence. Sur huit personnes de l’équipe, un bijou va passer entre trois et quatre mains. Les pierres sont taillées par des proches, des personnes en qui j’ai confiance. Le diamantaire procède à l’aide d’un disque en fonte huilé, recouvert de poussière de diamant ; le lapidaire taille toutes les autres pierres. Puis le sertissage est réalisé par un autre collaborateur, Pierre, et l’ultime étape consiste dans le polissage, qu’on réalise avec une tour à poli et des abrasifs différents. Certains clients nous demandent quelque chose de très brillant pour un aspect assez contemporain ; d’autres, plus rares, peuvent préférer un fini plus naturel, ce que nous pouvons faire aussi.

GGN : Qui sont vos clients ?

Benoît : Tous sont sensibles au beau travail, à notre démarche. Travailler « à l’ancienne » signifie privilégier l’exigence et le respect de la tradition, sans recourir à la facilité ou céder à la productivité. C’est pourquoi nous ne serons jamais une marque. Je préfère rester une signature.

20 pour cent de nos clients sont des Américains de la région de San Francisco. Ils sont très ouverts à la culture européenne. Lorsqu’ils viennent en Bourgogne, ils s’intéressent aussi à la fabrication des vins et autres traditions françaises.

GGN : Avez-vous un rêve, un projet ?

Benoît : Mon seul rêve est que les choses puissent se perpétuer ainsi, dans cet équilibre des choses : à taille humaine. Je souhaite conserver le plaisir du métier. Mon rêve peut-être, serait que mon fils continue dans cette voie. Il a grandi à l’atelier depuis son plus jeune âge et, âgé de neuf ans aujourd’hui, il essaie parfois de se mettre à l’établi. Il fera ce qu’il voudra bien-sûr mais à une époque où l’on vend de la communication et des choses de plus en plus industrialisées, j’aimerais qu’il connaisse le bonheur d’exercer non pas un travail, mais un métier, au sens noble du terme.

16/09/2020 - Toute reproduction interdite


Atelier de la maison Benoît Joailler
DR
De Stéphanie Cabanne