Que reste-t-il de Jean-Paul Belmondo et de ce qu'il représentait ?  Des millions de fans endeuillés par la mort de ce monstre sacré du cinéma et du théâtre, certes. Mais aussi la figure d'un « héros français » qui inspirait le cinéma américain. Une incarnation vitaliste de la France. Une autre époque... et un modèle à suivre.

La chronique politique de Roland Lombardi

En avril dernier, le spécialiste du cinéma Lionel Lacour produisait dans nos colonnes un article remarquable intitulé Delon et Belmondo, une autre France du cinéma. Il évoquait l’extraordinaire carrière de ces deux météores du cinéma français des « Trente glorieuses », en comparaison avec l’évolution actuelle - peu réjouissante - du cinéma et de la société française en général.

Né en 1933 et issu d’une famille d’artistes – son père Paul est un sculpteur de renom –, le jeune acteur de théâtre – qui rate triomphalement son entrée à la Comédie française et à qui, à cause de son physique, on ne promettait que des seconds rôles ou l’impossibilité de prendre une actrice dans ses bras sans soulever des rires ou des moqueries – explose en 1960 avec « A bout de souffle ». Flamboyant symbole de la nouvelle vague puis héros du cinéma populaire, il sera longtemps, avec Louis de Funès, le recordman du box-office et des entrées en salle en France. Ce que lui reproche d’ailleurs, au milieu et à la fin de sa carrière, une certaine intelligentsia parisienne et élitiste allergique au succès… surtout populaire.

Qu’importe. Belmondo s’affirme comme LA star française par excellence et comme un véritable monument national. Ses cascades, son visage de boxeur toujours traversé par son légendaire et inimitable sourire, son allure féline, son extraordinaire charisme et son charme, ainsi que sa gouaille, sa désinvolture espiègle et sa nonchalance si françaises mais aussi sa simplicité et sa sympathie naturelle, vont le faire entrer dans les foyers et le cœur de millions de téléspectateurs et inspirer autant de jeunes petits français admiratifs. Idole des jeunes femmes et héros des jeunes hommes, Belmondo pouvait tout jouer : du prêtre au chef d’entreprise en crise de la cinquantaine en passant par l’amoureux transit, le clown ou le clochard. Mais il incarnait à merveille surtout le « dur » transpirant la testostérone. On a même du mal à croire qu’un tel personnage ait pu exister à notre époque où les machos sont moqués, la virilité « radioactive », et où la mode pour le sexe masculin est de se déplacer en trottinette !

Pas étonnant que le GIGN – avec qui il réalisa une cascade, suspendu dans le ciel de Paris dans Peur sur la ville – et la Légion lui aient rendu un vibrant hommage en apprenant son décès. Tous les adolescents des années 1970-1980 ont au moins une fois rêvé d’être Jean-Paul Belmondo. On ne compte plus ceux qui se sont mis à la boxe grâce à lui. Ni combien de générations de policiers ou de militaires ont été inspirées par les prouesses des commissaires Letellier ou Borowitz (Peur sur la ville ; Flic ou Voyou), le commandant Beaumont ou le sergent Augagneur (Le Professionnel ; Les Morfalous) …

Un soft-power français à lui tout seul

Steven Spielberg s’inspira de l’Homme de Rio pour son Indiana Jones. « On a tous espéré devant nos posters devenir un jour Jean-Paul Belmondo », disait Quentin Tarantino. Au-delà d’avoir servi de modèle à de grands acteurs français comme Giraudeau ou Lanvin et à tous ceux qui suivront, Bébel est aussi une icône pour les stars américaines. Erdward Norton est un fan inconditionnel. Al Pacino et De Niro, qui l’admirent, auraient-ils eu une telle carrière sans la nouvelle « gueule » de Michel Poiccard alias Laszlo Kovacs ? Rappelons aussi, en leurs temps, les clins d’œil et hommages réciproques, dans leurs films respectifs, entre la vedette française et son alter-ego américain, Steve McQueen.

Dans toute l’Europe, l’Afrique, le Moyen-Orient ou la Russie, il fut une immense star. Il suffit de voir comment la presse du monde entier a réagi à sa mort… Comme au Japon, où Buichi Terasawa, lui aussi grand fan du comédien, s'est inspiré du Français pour créer son célèbre personnage de manga, Cobra.

Le magnétisme du Magnifique, on l’a vu, a donc laissé une empreinte à l’international inégalée par la suite. En tant que référence culturelle, mais aussi comme le dernier et meilleur ambassadeur, à la fin des Trente glorieuses, d’une identité et d’une France qui, sans le savoir, entamait son inexorable déclassement.

Dans mon introduction pour le livre (re)Repenser la France d’après (2021, Bold), je rappelle que la France est une nation de héros et de rebelles flamboyants. Et c’est cette France-là que le monde admire et attend aujourd’hui. Dans le panthéon des Français les plus célèbres à travers la planète, on retrouve cet « esprit français », frondeur, irrévérencieux, indiscipliné, arrogant… en un mot : insoumis ! Que ce soit en politique, en sciences et particulièrement dans la culture et la littérature françaises, c’est cet esprit empreint de romanesque, d’insoumission et de bravoure qui transpire toujours avec une belle régularité au fil du temps chez les aventuriers et les héros français mondialement connus.

Belmondo, si libre, si canaille et si Français, s’affirme ainsi comme le digne successeur de D’Artagnan, Jean Valjean et bien sûr Cyrano – rôles qu’il a d’ailleurs magnifiquement interprétés.

« Dans le célèbre film L’AS des As (de Gérard Oury en 1982), le rôle incarné par notre Bébel national, classique de son répertoire, est peut-être le plus emblématique du Français râleur, malicieux, intrépide et redresseur de torts. Il y campe Jo Cavalier, un entraîneur de boxe en voyage à Berlin pour les Jeux Olympiques de 1936, qui sur la route, prendra sous son aile un petit garçon juif, poursuivi par la Gestapo. Ce personnage est d’ailleurs largement inspiré par une autre icône française : L’Homme à l’orchidée, Georges Carpentier, sergent aviateur pendant la Grande Guerre, boxeur français légendaire, car le premier à devenir champion du monde. Véritable gloire nationale et « star » internationale avant l’heure dans les années 1920, « le grand Georges » fit rayonner, aux quatre coins du globe, le courage et le panache français ».

Comme l’a si bien dit Lionel Lacour, « La France, quand elle se regardait encore dans les yeux sans honte de ce qu'elle était, c'était Bébel, c'était Delon. Delon a perdu son double symétrique ».

Belmondo qui s’en va, c’est un peu de cette âme française qui s’en va aussi.

Or, les Légendes ne meurent jamais comme on dit. Que les nouvelles générations puissent alors redécouvrir et s’inspirer de la dernière incarnation de l’archétype du héros français qu’était le Grand Jean-Paul Belmondo !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Jean-Paul Belmondo réagit sur scène alors qu'il reçoit un César d'honneur lors de la 42e cérémonie des César à Paris, le 24 février 2017.
© Philippe Wojazer/Reuters
De Roland Lombardi