Ils sont connus dans la capitale catalane, mais peu sont capables de dire qui ils sont et quel est leur travail. On les appelle les « chatarreros », des collecteurs de ferraille ramassée parmi les détritus. Ce sont souvent des migrants sans papiers d’origine sub-saharienne. Chaque jour, ils sillonnent la ville en poussant des caddies, à la recherche de métaux recyclables vendus à des grossistes. Plongée à la source d'une économie et d'une écologie souterraines et invisibles.

Reportage de Marie Corcelle.

Massaer est un jeune Sénégalais de 24 ans arrivé en Espagne il y a quatre mois. Assis par terre, il se repose à l’ombre d'une ruelle de la vieille ville, au cœur de Barcelone. À côté de lui, son caddie est rempli à ras-bord. « 30 euros », dit-il. C’est ce que lui rapporte une très bonne journée de travail. La plupart du temps, la somme est moindre, avec une moyenne de 15 euros par jour, soit moins de 8 euros de l’heure, selon les chiffres de Julian Porras, docteur en sociologie à l’Université de Barcelone et auteur d’une étude sur le recyclage informel en Catalogne. Les chatarerros sont partout dans la capitale catalane, mais il est impossible de savoir combien ils sont. C’est ce qu’explique Federico Demacia, chercheur en économie écologique et en écologie politique à l’Université de Barcelone : « Il n’y a pas de statistiques officielles, mais il est possible d’estimer qu’ils sont quelques milliers. En 2014, une étude parlait d’environ 50.000 personnes qui travailleraient dans ce secteur informel. Si on considère qu’en Catalogne il y a 7,5 millions d’habitants, cela représente énormément de monde ». Pour les chatarreros (ramasseurs de ferraille), les journées sont souvent longues : « Je commence à 6 heures du matin pour finir à 18 heures », raconte Massaer. Quand on lui demande combien de kilomètres il parcourt chaque jour à pousser son caddie, il désigne l’horizon d’un geste de la main : « 30, 40 kilomètres », soupire-t-il.

Prolétaires de l'écologie

Travailleurs de l'ombre (sinon clandestins), les chatarreros ont pourtant un rôle clef dans le recyclage des métaux, et contribuent à faire de Barcelone une ville durable. « Ces collecteurs de déchets récupèrent les métaux principalement dans les conteneurs, dans la rue, là où les détritus vont à l'incinérateur ou à la décharge », observe Federico Demacia. Cependant, leur activité n’est pas reconnue légalement, et fait partie de l’économie souterraine. Même si les chatarreros rendent service à la société, ils ne sont pas payés par la collectivité. Ces prolétaires de l'écologie « exercent une fonction similaire à celle des entreprises privées », note pourtant le chercheur : « En Espagne, la gestion des déchets est privatisée à hauteur de 60%. Ces entreprises sont payées pour faire exactement le même travail que les chatarreros, et collectent les déchets de manière séparée, afin qu'ils soient recyclés. Le secteur informel fait essentiellement la même chose, mais il le fait gratuitement. L'autorité publique devrait payer les chatarreros parce qu'ils offrent un service à la société ».
Mais ces chatarreros n'ont pas les moyens de revendiquer quelque droit que ce soit. Car pour beaucoup de migrants, collecter la ferraille est la seule activité possible pour subvenir à leurs besoins avant d'obtenir des papiers officiels*.

« J’ai une famille, je ne peux pas rester sans rien faire »

Jimmy a traversé la Méditerranée depuis le Sénégal pour arriver en Espagne il y a treize ans. Comme beaucoup de ses compatriotes, il travaille comme recycleur. « J’ai fait comme tout le monde. Mais c’est de plus en plus difficile d’en vivre, il y a beaucoup de gens qui font ça maintenant. Avant, tu pouvais gagner plus d’argent ». Accoudé à son caddie qui ne contient qu’une chaise, un poêle et un marteau, il n’est pas résigné pour autant, et propose des solutions : « Barcelone est une ville sale. Si on légalisait notre travail, ça créerait des emplois, on pourrait même créer des sociétés de recyclage dans chaque quartier ». De son côté, Cheickh a ses papiers depuis plusieurs années, mais il continue de vendre de la ferraille : « Quand mon contrat avec une société se termine et que je suis au chômage, je reprends le chariot. J’ai une famille, je ne peux pas rester sans rien faire. Nous, les Sénégalais, nous sommes des gens travailleurs. Travailler, il faut toujours travailler ». En temps normal, ces recycleurs ambulants trouvent leurs matériaux dans les conteneurs, mais les habitants leur donnent aussi de quoi remplir leurs chariots. Même si la situation a changé avec la pandémie, selon Jimmy. Il a observé que le coronavirus a appauvri beaucoup de monde, et que « les gens ne donnent plus les choses dont ils se débarrassaient auparavant ; maintenant, ils préfèrent vendre ».
En 2015, la mairie de Barcelone avait contribué à faire émerger Alencop, une coopérative dédiée principalement à la collecte de la ferraille dans le cadre d’une problématique environnementale. Son objectif consistait également à garantir de meilleures conditions de vie à la dizaine d’employés d’Afrique sub-saharienne qui y travaillaient, en leur offrant ainsi un emploi tout comme une aide administrative et au logement. Mais en novembre 2020, la mairie a décidé de cesser de soutenir financièrement la petite coopérative barcelonaise, au motif que le projet n’était pas viable économiquement. Aucune nouvelle mesure n’est prévue pour l’avenir. Les chatarreros continuent donc de travailler dans la misère, sans réel salaire ni protection sociale, dans l'ombre d'une écologie et d'une économie souterraines.


* Un étranger doit rester en Espagne trois ans de manière continue pour espérer obtenir le droit de résider et de travailler sur le territoire espagnol durant une année, avec une possibilité de renouvellement.

28/08/2021 - Toute reproduction interdite


Un homme ramasse de la ferraille près d'un magasin dans le centre de Barcelone, le 6 juillet 2012.
© Gustau Nacarino
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