International | 11 juillet 2018

Bachar al-Assad a gagné à Deraa: que va - t - il advenir après la bataille?

De Jean-Pierre Perrin
min

Jean-Pierre Perrin, ancien Grand Reporter du quotidien Libération, analyse les nouveaux défis auxquels Bashar Al Assad doit faire face après la chute de Deraa, l'un des derniers bastions de l'opposition Syrienne.

C’est une accablante défaite pour l’opposition syrienne. Elle vient de perdre la ville de Deraa et une large partie du gouvernorat éponyme. C’était l’une des dernières grandes régions syriennes qui échappait encore à Bachar al-Assad. La défaite est à la fois stratégique : la rébellion perd à la fois le contrôle de la frontière jordanienne et sa proximité avec le plateau du Golan. Et symbolique : Deraa, la capitale provinciale, était le berceau de cette insurrection populaire, née en mars 2011, qui muta ensuite en guerre civile à partir de l’été de la même année.

La défaite consacre aussi la fin de l’Armée du sud, la composante la plus modérée de la rébellion, qui avait le soutien de la Jordanie et des Etats-Unis.

 A cause des horreurs sans fin commises par les deux camps, même si l’armée de Bachar al-Assad et ses alliés russes et iraniens remportent largement la palme, on a souvent oublié comment l’insurrection a commencé. Par une infamie perpétrée précisément à Deraa. Soit l’arrestation d’une quinzaine d’enfants – jusqu’à 26, selon certaines sources -, âgés de 7 à 13 ans, lesquels, inspirés peut-être par « les printemps arabes » qui montaient alors en puissance, avaient écrit sur les murs des slogans hostiles au régime. Ils furent ensuite à ce point torturés que l’on entendit leurs cris au-delà des murs du centre de détention. Les chefs de clans et de tribus, certains parents, vinrent voir le chef de la branche régionale de la Sécurité politique, Atef Najib, et proposèrent de s’échanger contre les enfants. Refus de Atef Najib, par ailleurs cousin de Bachar Al-Assad, qu’il accompagna d’une grave humiliation pour ceux qui étaient venus implorer sa clémence : "Oubliez vos enfants et allez retrouver vos femmes. Elles vous en donneront d'autres. Et si vous n'êtes pas capables de leur faire des enfants, amenez-les-nous. On les fera à votre place ».  Le patriarche qui conduisait la délégation déposa alors son hatta (turban bédouin) sur son bureau. La guerre était déclarée. Non pas tant à cause des enfants torturés mais pour l’affront fait aux femmes, donc à l’honneur de la tribu. Des manifestations s’ensuivront, accompagnées de fusillades des forces antiémeutes et d’une répression de plus en plus terrible. L’engrenage était enclenché.

Cet épisode initial, le régime Assad ne l’a pas oublié. Le mot d’ordre donné aujourd’hui aux soldats est de se venger des années de guerre qu’ils ont dû subir : « ici, a commencé la fitna (discorde au sens religieux le plus fort, ndla) que nous allons enterrer ».  La répression menace donc d’être terrible.

Pourtant, à la différence de Homs, Alep, la Ghouta et de tant d’autres lieux, Deraa n’a pas résisté à la poussée des forces loyalistes et de ses alliés russes et iraniens. Or, on s’attendait à ce que la ville se défende jusqu’au bout, comme c’est le cas actuellement dans le grand bourg voisin de Tafas, qui dépend du même gouvernorat, dont les combattants résistent toujours malgré les intenses bombardements de l’aviation russe. Sans doute est-ce le souci de protéger les habitants et d‘empêcher les destructions systématiques qui ont accompagné la reconquête des autres territoires rebelles. Et, selon Michel Kilo, un célèbre opposant historique au régime, en exil aujourd’hui à Paris, il y a eu aussi « la promesse de Moscou que la population de la ville serait respectée, qu’elle serait traitée différemment des autres régions qui étaient aux mains des insurgés islamistes » dans le cadre d’un « accord de désescalade » que les généraux russes ont déjà conclu dans le passé avec plusieurs autres régions rebelles. Accord d’ailleurs idéal pour la Russie à l’heure de la Coupe du monde de football où les images désastreuses d’un siège auraient fait mauvais effet.  Mais promesse non honorée, toujours selon Michel Kilo, par le régime Assad qui a fait avancer ses hommes avant le déploiement de la police militaire russe, comme c’était le cas lors des précédents accords de désescalade.

Après cette victoire, le dernier bastion rebelle pour Bachar al-Assad demeure la province d’Idlib qui est adossée à la frontière turque et qui est largement sous le contrôle des groupes armés islamistes, dont le terrifiant Jabhat Fatah al-Cham (l’ex-Jabhat al-Nosra, la déclinaison syrienne d’Al-Qaeda).  Hors d’atteinte pour le régime est aussi le vaste territoire semi-désertique qui s’étend à l’est de l’Euphrate, avec notamment la ville de Raqqa, et qui représente quelque 30% du territoire syrien. Il est actuellement contrôlé par l’armée américaine et ses alliés kurdes.

Mais la bataille la plus importante que Bachar al-Assad doit à présent livrer est ailleurs. Ayant gagné la guerre, il est assuré de rester au pouvoir, du moins pendant un certain temps. Mais les Russes, qui ont sauvé son régime, exigent de lui qu’il organise le départ des Iraniens, qui disposeraient, avec les milices irakiennes, afghanes et pakistanaises, de quelque 65 000 hommes en Syrie, ou au moins qu’il réduise leur influence. C’est pour partie Israël qui a poussé Moscou dans cette voie en faisant valoir les risques d’une confrontation israélo-iranienne sur le territoire syrien.  C’est aussi l’exigence des Etats-Unis et d’autres acteurs moins importants comme les Etats arabes du Golfe et les pays européens. Que va faire le dictateur syrien ? C’est tout l’enjeu de l’après-bataille de Deraa.

 

12/07/2018 - Toute reproduction  interdite.      


La fumée s'élève de la ville d'al-Harak, vue de la campagne de Deraa, en Syrie, le 25 juin 2018.
De Jean-Pierre Perrin

À découvrir

ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don