Azin Haghighi est photo-reporter en Iran. Lauréat du programme 6x6 des jeunes talents du Worldpress photo, Il raconte les difficultés d’exercer son métier dans un pays où la presse est controlée, et les journalistes sous surveillance de l’Etat. Propos recueillis  par Peggy Porquet

Votre père était photojournaliste. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre le même chemin ?

Mon père était un “geek”. Il avait une grande passion pour les appareils et achetait toujours des nouveautés. J’ai grandi avec ces technologies, puis j'ai commencé la photographie dès mes seize ans.

Reporters Sans Frontières a classé l’Iran en 170e position - sur une liste de 180 pays - en ce qui concerne la liberté de la presse. Les arrestations de journalistes ont - elle augmenté ?

Depuis la révolution de 1979, Il y a eu beaucoup de lignes rouges à ne pas franchir et de zones restreintes en matière de journalisme. Elles se sont resserrées, et beaucoup de journalistes qui sont sortis du cadre juridique, se sont retrouvés en prison.

Quelles sont les restrictions imposées par le gouvernement à l’encontre de la presse ?

Si un journaliste indépendant tente de produire des conférences, des vidéos, des reportages, il n'y a pas d'autre moyen que de les diffuser au travers des médias sociaux et du cyberespace. En dehors de cela, toute personne qui veut avoir une activité dans ce domaine doit travailler sous le contrôle et l'approbation d'organismes gouvernementaux ou semi-gouvernementaux.

Vous avez été arrêté plusieurs fois, suite à votre travail sur la sécheresse en Iran. Le 22 mars dernier, plusieurs journalistes ont également été arrêtés suite à leurs reportages sur les inondations dans le sud du pays. Parler du changement climatique est -il tabou ?

En temps de crise, le gouvernement considère certains militants et journalistes comme des opposants qui tentent de brosser un tableau sombre de la situation du pays, surtout lorsqu’ils diffusent des informations sur les victimes, les dommages financiers et la mauvaise gestion. Ces personnes sont considérées comme des traîtres par le gouvernement, notamment les militants pour l'environnement et les journalistes travaillant avec les médias en langue persane à l'extérieur des frontières iraniennes.

Dans mon cas, j’ai été été arrêté plusieurs fois. Ils m’ont interrogé pour vérifier si je n’étais pas un espion travaillant pour une agence ou un gouvernement étranger. Ils m’ont laissé repartir une fois convaincus que je n’en n’étais pas un.

En tant que photojournaliste, avez- vous constaté une evolution quant à la liberté de la presse entre les présidences de Mahmoud Ahmadinejad et celle de Hassan Rohani ?

J’étais photojournaliste dans les deux périodes. La différence entre ces deux présidences est la croissance rapide du cyber espace et des médias sociaux qui offrent de nouvelles tribunes, indépendantes. Cela représente cependant un risque pour notre société, parce que ce phénomène est arrivé en Iran sans que personne n’y soit préparé.

Le 21 janvier dernier, le président Rohani déclarait que le pays n’avait pas de presse libre et que s’il y avait 500 organes de presse, le cyber espace ne serait pas aussi encombré. Est-ce un effet d’annonce ?

Le président Rohani a raison, mais dans les faits, aucun des présidents iraniens n'a de latitude complète sur le sujet. D'après plusieurs études, il y a 40 à 50 millions d'utilisateurs des réseaux sociaux en Iran, et si nous avions la liberté de la presse et la liberté d'expression, les médias sociaux ne constituraient pas un problème massif. Les réseaux sociaux représentent en fait le seul espace où les gens peuvent exprimer leurs opinions et leurs sentiments. Toutefois, suite aux manifestations de décembre 2017, le gouvernement a filtré l'application Telegram Messenger, le réseau social le plus utilisé afin d’empêcher les iraniens de communiquer et de bloquer le partage d’informations, mais nous savons tous que c’est inutile.

Comment la photographie est-elle accueillie en Iran ?

Avec l'amélioration de la technologie, le nombre de photographes a augmenté considérablement ces dernières années. L'attention du public se porte de plus en plus sur toutes sortes de photographies. Le gouvernement a peur de cette situation, mais il lui est presque impossible de contrôler ce flux de d’images et de partage d'informations. (….) . Par ailleurs, nous n'avons pas de festival de photo indépendant important. Tous appartiennent à des organisations gouvernementales à l'exception d'un seul et unique festival nommé SHEED Award. Sa survie est dûe à sa modération et sa prudence. Cependant, ce festival est confronté à de nombreux problèmes. Il est arrivé plusieurs fois qu'une ou plusieurs photos exposées soient enlevées sur ordre du ministère islamique de la culture. Ce festival vit des achats d’amateurs de photographies, attirés par le faible prix des photos.

22/06/2019 - Toute Reproduction interdite


Azin Haghighi
Mohammad Reza Madadi
De Peggy Porquet