Azim Naim est historien, enseignant à l’université de Bourgogne et fondateur de l’association France-Afghanistan. Depuis qu’il a quitté sa terre natale lors de l’invasion soviétique, il se bat activement pour un Afghanistan moderne, démocratique et respectueux des droits de l’Homme. Pour Fild, il analyse la récente interdiction d’accès à l’enseignement secondaire aux jeunes afghanes, décrété par le régime taliban au pouvoir.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

 

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Fild : Pourquoi les talibans ont-ils décidé d'exclure les Afghanes des écoles du secondaire ?

Azim Naim : Les talibans ne l’ont en fait pas décidé, cette mesure rentre juste parfaitement dans leur ADN idéologique. Ce sont des arriérés qui ont toujours été contre l’instruction et l’éducation des femmes. Leur projet idéologique est de bannir les femmes de l’espace public, et le fait qu’elles puissent s’instruire est une menace terrible pour eux. Leur méthode, leur mode de pensée et leur vision patriarcale de la société reposent essentiellement sur la négation de la femme. Pour les talibans, la femme est un objet d’honneur et de reproduction, c’est tout ! Il ne s’agit, ni plus ni moins, que d’un animal domestique. Vous les mettez dans un coin, vous les nourrissez, elle font le ménage pour vous, et ensuite elles fondent la famille. Selon le code tribal des talibans, ils appliquent ce mode de pensée « au nom de l’islam », alors que c’est en fait contraire à toutes les lois de la religion et contraire à tout ce qui est enseigné dans le Coran. C’est un non-sens absolu, mais qui correspond parfaitement à l’idéologie des talibans.

Fild : Peut-on imaginer la fermeture de toutes les écoles aux jeunes femmes d’Afghanistan ?

Azim Naim : Tout à fait ! De toute façon, si les talibans ont laissé miroiter la possibilité de laisser les jeunes femmes s’instruire à l’école, il ne s’agit rien d’autre que d’une ruse politique de leur part afin que leur régime se fasse reconnaître à l’international. Or, les talibans savent aujourd’hui que le monde et les médias sont trop occupés avec l’Ukraine pour regarder ce qu’il se passe en Afghanistan. Ils donnent donc libre cours à leur vraie nature ; ils n’ont absolument pas changé. Ils se renieraient s’ils vantaient la liberté. Du haut de leur ministère, les talibans, au lieu de s’occuper de l’instruction des Afghanes, sont davantage préoccupés par leurs habits, qui doivent être en adéquation avec des pensées rétrogrades et perverses. Ils ne regardent les jeunes filles qu’avec des yeux concupiscents. Ils sont préoccupés par le simple fait qu’en venant s’instruire, ces jeunes femmes vont susciter le désir des hommes. Ils couvrent leur perversité par cette "pseudo vertu".

« Les femmes […] manifestaient le jour même de l’annonce, face à des ignares portant des kalachnikovs »

Fild : Quel rapport ont les talibans avec l’éducation en général ?

Azim Naim : Lorsqu'on analyse leur mode de pensée, on s’aperçoit que ce sont des gens profondément opposés à l’éducation et l’instruction sur toutes ses formes. Pour vous donner un exemple, le ministre taliban de l’Éducation nationale actuellement en poste est illettré et ne sait que réciter les versets du Coran ! Il n’a aucune instruction civique ni universitaire pour pouvoir diriger une institution d’une telle ampleur. Cela vous donne une idée précise du rapport des talibans à l’éducation, à l’école et tout ce qui s'ensuit. Répéter des versets coraniques dont ils ne comprennent même pas le sens, tout en tenant dans l’autre main une kalachnikov : voilà tout ce qu’ils savent faire. Ils n’ont aucun savoir ni politique, ni scientifique ou économique. Le peuple afghan est livré à la famine. Et quand on leur demande ce qu’ils comptent faire, ils se tournent vers leur dieu, voilà la réponse qu’ils apportent. C’est en fait une caste mafieuse qui a fait main basse sur le pays et qui est manipulée par l’État pakistanais. Tout cela aux dépens de la société afghane.

Fild : Quels sont les risques pour les futures générations en Afghanistan ?

Azim Naim : J’ai presque envie d’utiliser le terme de génocide. C’est un génocide sur le long terme, parce que le fait d’interdire l’accès au savoir et à l’instruction pour des générations à venir, c’est dramatique. Ils sont en quelque sorte en train d’autodétruire leur propre population. D’après les nouvelles que j’ai, la situation est dramatique dans le pays. Des jeunes filles de 15 ans en viennent à se suicider pour échapper à cet enfer ! Les familles sont dans un état de tristesse terrible, car à l’inverse de cette minorité au pouvoir, l’immense majorité de la population afghane souhaite envoyer ses enfants à l’école, les éduquer... Essayer de faire coller une vision moyenâgeuse du monde sur une population moderne, ce n'est pas admissible ! Il faut deux générations pour inculquer l’esprit de paix et de tolérance, et à l’inverse très peu de temps pour tomber dans les bas-fonds de la pensée talibane.

« Tous ceux qui se réclament de la religion musulmane doivent dénoncer les gestes des talibans »

Fild : Sur place, comment réagissent les jeunes Afghanes ?

Azim Naim : Il faut rendre hommage à toutes ces femmes et ces filles magnifiquement courageuses, qui descendent dans la rue et réclament leurs droits. Il ne faut pas penser que la société afghane reste inactive, c’est faux. Les femmes n’acceptent pas leur sort : elles manifestaient avec courage le jour même de l’annonce, face à des ignares portant des kalachnikovs et qui les méprisent ; notamment les jeunes femmes instruites de Kaboul qui osent réclamer leur droit de cette façon. Pour ces soldats venus d’un autre-temps, c’est comme si vous excitiez leur haine ; ils n’ont donc aucune retenue dans leur répression.

Fild : Le monde occidental, déjà préoccupé par la guerre, est-il totalement impuissant face à cette répression ?

Azim Naim : Je lance un appel, non seulement à l’Occident, mais aussi à l’ensemble du monde musulman. Ce dernier doit, dans sa globalité, se mobiliser contre ces crimes faits aux femmes et à la société. Le monde occidental, et en particulier les États-Unis, ont une véritable responsabilité pour avoir laissé la société civile afghane aux mains de ces gens terriblement dangereux. Les Américains se sont « plantés » lamentablement dans le pays, en le laissant à feu et à sang. Et la responsabilité du monde musulman tient dans la dénonciation absolue de tous leurs rites et de tout ce qu’ils veulent imposer. Tous ceux qui se réclament de la religion musulmane doivent dénoncer les gestes des talibans, dangereux pour l’Afghanistan, et s'opposer à l’idée qu’ils se font de l’humanité, de la femme et des droits de l’Homme.

Fild : Alors que des représentants du gouvernement chinois ont atterri récemment à Kaboul pour engager la conversation avec les talibans, peut-on craindre une reconnaissance du régime de leur part ?

Azim Naim : Il ne faut jamais laisser tomber la diplomatie, les pourparlers et la discussion. Mais cela ne veut pas dire accepter l’inacceptable. La diplomatie chinoise est très orientée vers son propre intérêt. Pékin n’a que faire du sort des femmes afghanes et de la population en général. Ce que les Chinois demandent aux talibans, c’est seulement de faire en sorte qu’Al-Qaeda, Daesh ou les talibans eux-mêmes ne viennent pas exciter leurs provinces musulmanes, notamment dans le Xinjiang. Donc oui, si les intérêts chinois sont sauvegardés, alors on peut imaginer que la Chine – tout comme la Russie - reconnaisse leur régime.

25/03/2022 - Toute reproduction interdite


Hadia, 10 ans, élève de 4e année d'école primaire, revient de l'école en marchant dans une ruelle près de chez elle à Kaboul, le 20 octobre 2021.
© Zohra Bensemra/Reuters
De Alixan Lavorel