Azim Naim est historien, enseignant à l’université de Bourgogne et fondateur de l’association France-Afghanistan. Depuis qu’il a quitté sa terre natale lors de l’invasion soviétique, il se bat activement pour un Afghanistan moderne, démocratique et respectueux des droits de l’Homme.  Analysant le départ des Américains, il explique que la prise de Kaboul par les talibans le 15 août dernier incite de nombreux Afghans à fuir, mais que dans les faits, beaucoup n’ont pas d’autre choix que de rester, au péril de leur vie.

Entretien conduit par Marie Corcelle.       


Fild : La France doit-elle s’attendre à une vague de réfugiés en provenance d’Afghanistan, comme l’a indiqué Emmanuel Macron en parlant de « flux migratoires irréguliers » ?

Azim Naim :
Non. L’Afghanistan est à des milliers de kilomètres de la France, et le pays est encerclé par le Pakistan, l’Iran et l’Ouzbékistan. Il est extrêmement difficile de prévoir un exode massif des Afghans vers l’Europe. Néanmoins une partie de la population qui a collaboré avec les ONG et les soldats français craignent pour leurs vies. Ils souhaitent vraiment quitter l’Afghanistan. Il faut exprimer notre solidarité avec le peuple afghan, et que ceux qui sont en danger réel puissent trouver refuge en Europe ou ailleurs.

Fild : Une partie des auxiliaires afghans de l’armée française n’ont toujours pas été rapatriés. Pourquoi la France est-elle si lente ?

Azim Naim :
Au début, la France a manqué réellement à ses devoirs. Il était difficile aux traducteurs afghans et aux auxiliaires de l’armée d’obtenir des visas. Mais depuis le discours du président Macron sur le rapatriement des Afghans qui ont réellement collaboré avec l’armée française ou qui ont été en contact avec l’ambassade de France, il y a eu une accélération. D’après mes informations, l’ambassade fait d’ailleurs le nécessaire pour rapatrier tous ceux qui doivent l’être. La lenteur du processus est essentiellement liée aux conditions dans lesquelles se trouve l’aéroport de Kaboul, géré par les Américains et des milices afghanes. Il est très difficile d’y accéder, et la situation est chaotique.

Fild : Quelle est l’attitude des talibans vis-à-vis de la population qui souhaite émigrer ?

Azim Naim :
Les talibans cherchent une reconnaissance internationale et ils ont réellement ajusté leur discours à destination du monde entier. Ils exhortent les populations à rester chez eux, tentent de les rassurer en leur disant qu’elles ne craignent rien, etc. Mais sur le terrain, c’est bien plus compliqué que cela. Ceux qui prennent la fuite ne sont absolument pas confiants quant au projet politique des talibans pour la société afghane.

Fild : Dans quelles conditions vivent les Afghans qui ont décidé d’émigrer dans les pays voisins ?

Azim Naim :
L’immigration afghane a eu lieu, pour l’essentiel dans deux pays, au Pakistan et en Iran. Depuis 40 ans, plus de 2 millions d’Afghans vivent au Pakistan contre 1 million voire un million et demi en Iran, dans des conditions terribles. À ma connaissance, les pays voisins n’ont pas offert une hospitalité ou une aide à destination de ceux qui veulent quitter l’Afghanistan. Bien au contraire, ils ferment leurs frontières, et j’ai l’impression que les Afghans sont de véritables prisonniers à ciel ouvert.

Fild : Pensez-vous que la résistance menée par Ahmad Massoud va conduire de nombreux Afghans à se réfugier la vallée du Panshir ?

Azim Naim :
Il y a déjà au sein de l’Afghanistan des mouvements de population qui fuient les talibans, et qui ont semblé trouver refuge dans les grandes villes, mais ils vivent dans une détresse sans nom. Je ne pense pas que la vallée du Panshir puisse accueillir ces populations déplacées, les nourrir et les protéger. Ahmad Massoud est en train de s’organiser contre les talibans, il est prêt au combat et ne se rendra pas, mais il mène en parallèle des négociations avec ces derniers pour tenter de trouver un terrain d’entente.

Fild : Comment réagissent les Afghans à la situation actuelle ?

Azim Naim :
La guerre se fait toujours au détriment du peuple, qui n’aspire qu’à la paix. Les Afghans sont fatigués de voir leurs enfants verser leur sang pour rien. La population est dans l’attente d’un projet politique qui puisse lui éviter la guerre. Mais les femmes en ont une peur terrible, puisque ce projet est politico-religieux et théocratique. Les talibans mettent en avant la charia pour tout, comme si cela pouvait apporter toutes les solutions.
Ils se déclarent favorables à la liberté des femmes mais dans le cadre de la charia.
Leur dogme n’a pas changé, contrairement à leur communication. Ils savent très bien communiquer sur internet, organiser des conférences de presse, mais le fond de leur idéologie est identique. Leur système de pensée et de croyance est ancré dans le fondamentalisme islamique. Est-ce que ce retour aux origines pourra permettre à la société afghane de surmonter tous ses problèmes ? J’en doute fort.

24/08/2021 - Toute reproduction interdite


Un bébé est remis à l'armée américaine par-dessus le mur d'enceinte de l'aéroport pour qu'il soit évacué, à Kaboul, le 19 août 2021.
© Omar Haidari/Social Media via Reuters
De Fild Fildmedia