Pour la première fois depuis 20 ans, le nombre d’enfants obligés de travailler a augmenté, atteignant le chiffre de 160 millions dans le monde selon le dernier rapport de l’UNICEF et de l’Organisation internationale du travail (OIT). Avec la pandémie, cette progression pourrait bien perdurer.

Une enquête de Marie Corcelle

 

En 2020, 8,4 millions d’enfants supplémentaires ont été contraints de travailler, d’après les chiffres du rapport de l’UNICEF et de l’OIT publié tous les 4 ans. Un renversement de la tendance, puisque depuis 2000, le travail des enfants avait diminué. Au début du siècle, ils étaient 245,5 millions, puis 151,6 millions en 2016. « Cette croissance est plus rapide en Afrique subsaharienne. Mais aucune région n’est épargnée par le travail des enfants, que ce soit en Amérique Laine, en Asie ou en Europe. C’est un phénomène mondial », explique depuis Montréal Guillaume Landry, directeur du Bureau International des droits des enfants. En Afrique subsaharienne, près d’un enfant sur quatre serait forcé de travailler. Au total, ils sont 86,6 millions. Selon Julien Beauhaire, porte-parole de l’ONG Plan International France, le fait que cette partie du monde soit plus sujette à une convergence des crises en est la principale raison : « C’est une zone propice à toutes les situations qui rendent les enfants vulnérables : augmentation de la pauvreté, fermeture des écoles à la moindre situation d’urgence, guerres, épidémies etc. ».
Au niveau mondial, la majorité des enfants travaille dans le secteur agricole, à hauteur de 70%, puis dans le domaine des services et de l’industrie. Parmi ces 160 millions d’enfants exploités, la moitié effectue des travaux dangereux, tels que le travail dans les mines et carrières, sur les plateformes navales, ou encore dans l’industrie de la construction.

Dans les pays où le niveau de revenu national est le plus faible, les enfants sont plus nombreux à être exploités. « Le travail des enfants se nourrit de la pauvreté. En moyenne, quand la pauvreté d’un pays augmente d’1%, le travail des enfants augmente de 0,7% », affirme Léa Dorigny, chargée de relations publiques pour l’ONG Plan International France. Pour Guillaume Landry, « Le travail est devenu une option de survie. On retire l’enfant de l’école pour tenter d’obtenir un revenu additionnel qui peut faire la différence et permettre à la famille de garder la tête hors de l’eau ».

La pandémie a fait exploser la pauvreté et la précarité

Depuis la publication des données de l’UNICEF et de l’OIT, la situation s’est aggravée. La pandémie a fait exploser la pauvreté et la précarité. Elle a ainsi contraint de nombreuses familles à envoyer leurs enfants travailler.

Marion Libertucci, responsable du service plaidoyer et expertise pour UNICEF France met en garde : « On sait que la pandémie a exacerbé le phénomène du travail des enfants, et les experts du rapport estiment qu’elle pourrait pousser près de 9 millions d’enfants supplémentaires vers le travail l’année prochaine et atteindre 46 millions dans le monde s’il n’y a pas de réponse au niveau de la protection sociale. La situation risque d’empirer ».

Si les garçons sont plus nombreux à être exploités, quel que ce soit le domaine - notamment en raison de leur force physique - les filles le sont aussi mais sous des formes plus violentes. « Ce qui est particulier dans cette approche genrée, c’est qu’elles sont bien plus réduites à l’esclavage », déplore Léa Dorigny. « Enfermées chez elles en raison de la crise sanitaire, beaucoup de filles se retrouvent exposées aux risques d’exploitation domestique et de violences sexuelles dans la sphère familiale. On observe également une augmentation dramatique de l’exploitation sexuelle en ligne. Aux Philippines par exemple, le nombre de cas signalés a augmenté de 59 000 à plus de 101 000 entre février et mars 2020 », poursuit-elle. « À cause de la pandémie, les écoles ont fermé et beaucoup de filles se sont retrouvées obligées exercer un travail domestique pendant plus de 10 heures par jour pour subvenir aux besoins de leur famille ». « L’école est une forme de protection pour les enfants qui y ont accès. Il est nécessaire de s’assurer qu’ils s’y rendent », plaide Marion Libertucci.


La main d’œuvre des multinationales

Le rapport de l’UNICEF et de l’OIT préconise de nombreux moyens à mettre en œuvre pour endiguer le travail des enfants comme la nécessité d’instaurer une protection sociale mais aussi une éducation gratuite et de qualité au moins jusqu’à l’âge minimum d’accès à l’emploi. Julien Beauhaire confirme : « Il faut absolument investir au moins 20% du revenu national dans l’éducation et accompagner la reprise des études et l’accès à la formation ».

Outre les pays les plus concernés par le travail des enfants, les consommateurs des pays dits développés ont aussi leur part de responsabilité : « il faut s’assurer que certaines marques ne produisent pas des t-shirts à 50 centimes ou 1 euro. En achetant à des prix si bas, il y a de forts risques que les marchandises soient fabriquées dans des conditions contraires au droit international du travail. Le grand public doit être sensibilisé à consommer autrement », observe Julien Beauhaire. En effet, les enfants sont souvent présents dans les rouages des chaînes d’approvisionnements des grandes multinationales.

Récemment, Nestlé et Ferrero s’étaient trouvées sur le banc des accusés pour faire travailler des enfants dans l’exploitation d’huile de palme en Indonésie. Quelques années plus tôt, Amnesty International dénonçait leur mise à contribution pour l’extraction de métaux rares dans la production de smartphones dans un rapport de 2016. La même année, l’ONG Business & Human Rights Resource Centre avait lors d’une enquête révélé que de grandes marques de prêt à porter (Adidas, New Look, Esprit ) profitaient de d’enfants réfugiés venant de Syrie dans leur ateliers en Turquie.

Le constat est donc bien sombre en 2021, tout comme les prévisions pour l’avenir. Reste à savoir si les États, comme le monde de l’industrie, vont enfin prendre conscience de cette tragédie et mettre en place les solutions nécessaires pour l’endiguer.

18/07/2021 - Toute reproduction interdite


Un enfant vend des fleurs fraîches dans une rue de Peshawar, au Pakistan, le 11 août 2015.
© Khuram Parvez/Reuters
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