La France a mis fin ces derniers jours aux opérations d’évacuation depuis l’Afghanistan, comme la totalité des pays occidentaux. De nombreux Afghans ayant travaillé pour des entreprises, l’armée ou la diplomatie française se retrouvent sans échappatoire. Maître Camille Escuillié exerce exclusivement dans le droit d’asile et le droit des étrangers, comme plusieurs avocats qui continuent d’œuvrer auprès du Quai d’Orsay pour extirper leurs clients des griffes des talibans.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Dans quelle situation se trouvent les clients que vous défendez aujourd’hui ?

Camille Escuillié : Les deux clients dont je m’occupe étaient interprètes et aides dans les cuisines de l’armée française. L’un pendant plusieurs années, et l’autre plusieurs mois. Aujourd’hui, ils sont dans une situation extrêmement compliquée. Malgré le contexte, ils n’arrivent pas à imaginer que les autorités françaises les laissent là. Lorsque ces dernières ont annoncé que les évacuations étaient terminées, ils m’ont écrit en me disant : « On a entendu que peut-être ça allait recommencer, que d’autres pays prendront le relais », donc ils s’accrochent à un espoir infime car c’est tout ce qu’il leur reste. Les autres pistes pour sortir de là sont précaires : l’Iran refoule les Afghans, et s’ils arrivent à rentrer au Pakistan, l’ambassade de France à Islamabad refuse toutes demandes de visas jusqu’en octobre. En résumé, ils sont coincés et désirent une aide internationale.

Fild : Combien de personnes essayez-vous d’évacuer d’Afghanistan ?

Camille Escuillié : Je fais partie d’un collectif d’une trentaine ou d’une quarantaine d’avocats répartis sur l’ensemble de la France qui œuvrent pour essayer de faire sortir environ 200 Afghans ayant travaillé pour notre pays, que l’on appelle les Personnels Civils de Recrutement Local (PCRL). Jusqu’à présent, seuls 21 d’entre eux et leurs familles - leurs compagnes et les enfants mineurs, ndlr - ont été évacués par les autorités françaises. Beaucoup sont des personnes qui ont travaillé sous contrat avec l’armée française jusqu’à ce qu’elle quitte l’Afghanistan. Certains ont travaillé quelques mois, d’autres quelques années. On trouve beaucoup d’interprètes, des cuisiniers, des plongeurs dans les cuisines, des magasiniers, des employés polyvalents, des chauffeurs … Eux et leurs familles représentent environ 500 à 600 personnes au total.

Fild : Quels sont les risques pour le personnel ayant travaillé au service de la France et qui sont toujours Afghanistan aujourd’hui ?

Camille Escuillié : Le risque principal est malheureusement simple : qu’ils soient retrouvés et tués par les talibans. Toutes leurs familles peuvent ensuite être persécutées, voire traquées à leurs tours. Nous avons déjà des échos de familles menacées par les talibans en raison des liens - même distants - d’un de leur membre avec des organisations étrangères. Le risque n’est pas proportionnel à la durée du travail effectué, ce qui compte c’est que vous ayez travaillé avec l’ancien gouvernement afghan ou une armée étrangère. Qu’elle soit française, allemande ou américaine, le résultat est le même : vous êtes considéré comme un traître.

Fild : Arrivez-vous à rester en contact quotidiennement avec vos clients ?

Camille Escuillié : Oui, malgré la situation et le fait qu’ils rencontrent des difficultés à recharger leurs téléphones. En général, j’arrive à avoir de leurs nouvelles fréquemment. Les talibans ayant infiltré les infrastructures, les coupures de courant sont fréquentes. Mes clients ne sont donc pas connectés 24h/24 sur WhatsApp car ils doivent économiser leurs batteries de téléphone.

Fild : Avez-vous été en contact avec les services du ministère des Affaires étrangères ?

Camille Escuillié : À titre personnel, je n’ai eu aucune réponse. J’ai envoyé les dossiers de mes clients dans des dizaines de mails, chaque jour. J’ai aussi appelé la cellule de crise dont je n’ai eu aucun retour. C’est malheureusement le cas pour de nombreux confrères. Finalement, on ne sait pas sur quels critères ont été sélectionnés les évacués car les profils sont identiques. Quelle différence y’a-t-il réellement entre ceux qui ont eu la chance de sortir et les autres ? Parmi les 200 noms que nous avions transmis par notre collectif au ministère, 21 ont été évacués et une trentaine avaient reçu un laisser passer, mais trop tardivement, les empêchant d’aller à l’aéroport de Kaboul ou d’arriver à temps pour l’évacuation. Seulement 50 personnes au total ont eu leurs documents et auraient pu être évacuées. L’immense majorité est restée là-bas.

Fild : Les Afghans alertaient sur la situation depuis des années. Avons-nous mis trop de temps à réagir ?

Camille Escuillié : Certes. Mais on n’a surtout pas voulu réagir avant. Même si des personnes ont été évacuées avant la crise, il est totalement faux de dire que toutes les personnes ayant travaillé pour la France l’ont été ! C’est un sujet qui ne date pas d’Emmanuel Macron, mais qui concerne les anciennes présidences. C'est une gestion qui tient autant d’une mauvaise organisation que d’une véritable décision politique.

31/08/2021 - Toute reproduction interdite


Les réfugiés afghans Asma Halimi, 25 ans, et Mohammad Omer Aiuby, 29 ans, posent devant le centre d'accueil de Razay à Piriac-sur-Mer après leur évacuation d'Afghanistan, France le 30 août 2021.
© Stéphane Mahé/Reuters
De Fild Fildmedia