Les mangas, ces bandes dessinées japonaises dévorées par des millions de lecteurs, font partie des ouvrages les plus lus par les Français aujourd’hui. Ils sont aussi le principal ambassadeur de la culture nipponne dans notre pays. Leurs thèmes et leur esthétique tiennent pour une large part à la tradition artistique ancienne de l’archipel, tout comme leur mode de production et de consommation. Leur succès sans pareil en dit long sur la fascination qu’exerce, aujourd’hui encore, la culture extrême-orientale sur notre pays. 

     Par Stéphanie Cabanne 

Le terme de « manga » a été popularisé par le peintre Katsushika Hokusai (1760-1849) pour désigner la nouvelle forme de dessins qu’il expérimenta au début du XIXe siècle. Il désigne « ga » le dessin et « man » l’idée de rapidité, de dérisoire. Dans son album Hokusai Manga, l’artiste a rassemblé des scènes du quotidien prises sur le vif, des paysages et des esprits japonais, des fantômes, saisis comme des instants fugitifs.

Mais s’il est courant d’associer l’invention du manga au célèbre peintre, il ne faut pas oublier le rôle joué avant lui par des générations d’illustrateurs qui évoquèrent les activités de personnages dans un style graphique alerte et suggestif. Ainsi, les longs rouleaux peints horizontaux du XIIe siècle, les emaki, présentaient des récits romanesques ou épiques accompagnés d’illustrations. L’un d’entre eux, le Chôjû-giga, mettait en scène des animaux caricaturant de manière cocasse les comportements humains, dans des compositions dynamiques.

Ces dessins ont largement déterminé la production d’illustrations de l’ère Edo (1603-1868), phase d’effervescence culturelle marquée par l’essor des livres illustrés et des estampes.

Les mangas du XXe siècle sont produits au sein d’un système économique bien défini. Conçus pour paraître dans des magazines - souvent hebdomadaires -, ils sont achetés pour une somme modique et lus rapidement. Les plus appréciés sont ensuite édités sous formes d’albums. Deux siècles plus tôt, les estampes d’Hokusai étaient réalisées sur des petites feuilles réunies en albums qui n’avaient pas le prix qu’on leur connaît aujourd’hui. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’éditeur qui passe commande à l’artiste.

Artiste déjà très apprécié en son temps, Hokusai était loin de travailler seul. Le graveur, chargé d’imprimer ses feuilles, passait son dessin à l’encre sur une planche de bois de cerisier en suivant ses indications précises, utilisant autant de planches que de couleurs.

Le mangaka moderne crayonne rapidement, soumis à une productivité soutenue de vingt pages par semaine. Les fines lignes de son dessin sont scannées et repassées au feutre de digital pour pouvoir être imprimées. Il s’agit aussi d’un travail d’équipe : certains assistants réalisent les fonds, d’autres conçoivent la couverture et l’éditeur, qui veille à l’impact du récit, rééquilibre les masses de texte d’une case à l’autre. L’imprimerie nipponne actuelle est capable d’imprimer 12 000 copies par heure !

Du Japonisme à la mangamania

Le manga moderne est né de sa rencontre avec l’Occident. C’est la présence au Japon au début du XXe siècle d’illustrateurs et caricaturistes comme Charles Wirgman ou Ferdinand Bigot qui a permis la naissance de la bande dessinée dans la presse japonaise. Rakuten Kitazawa créa le premier manga en 1902, sur le thème de l’Arroseur arrosé emprunté aux frères Lumière. Il lança son propre magazine sous l’influence de la presse satirique européenne.

S’observe ainsi un fascinant mouvement d’échange entre la France et le Japon. Quelques décennies plus tôt, c’est bien Paris qui découvrait, émerveillé, l’art d’Hokusai et de ses confrères Utamaro et Hiroshige. De manière fortuite tout d’abord avec le céramiste Félix Bracquemond, qui tomba dans l’atelier de son imprimeur sur les pages de l’Hokusai manga utilisées pour caler des porcelaines importées. Puis par le biais des Expositions Universelles où le Japon, récemment décidé à se rouvrir à l’Occident, présenta pour la première fois des milliers œuvres.

Peu d’artistes échappèrent à la fascination provoquée par ces estampes dont l’esthétique tranchait radicalement avec la tradition occidentale. Les cadrages, l’absence de perspective et les aplats de couleurs vives révolutionnèrent le regard des peintres, de Manet aux nabis en passant par Degas et Van Gogh. Parmi les plus grands collectionneurs d’estampes de l’époque se trouvent Monet et Rodin.

Le manga devint au Japon un phénomène de masse après la Seconde Guerre mondiale. Dans un Japon en reconstruction, il offrait aux lecteurs en proie aux pénuries un plaisir bon marché. Le succès fut tel que le genre s’élargit progressivement aux adultes. Au style enfantin des débuts vinrent s’ajouter des récits plus complexes et plus sombres.

La production demeure très segmentée afin de répondre aux attentes supposées de chaque catégorie de la société - garçons, filles, hommes, femmes -, mais beaucoup de thèmes sont transversaux, qu’il s’agisse de sujets historiques comme les samouraïs du Japon médiéval, d’enquêtes policières ou de mondes parallèles. On y retrouve, comme resurgis du passé ancestral, l’humour, l’attachement à des détails finement observés, la présence de créatures fantastiques. Certains mangas développent des récits terrifiants - tel Another (2002) racontant l’histoire d’une lycéenne décédée qui revient hanter son établissement - rappelant qu’une série d’Hokusai, les Cent contes de fantômes, avait en son temps tellement effrayé le public que sa parution avait été interrompue !

Aujourd’hui, la France demeure l’un des premiers pays au monde consommateurs de manga, juste après le Japon et les Etats-Unis. En 2015, le festival d’Angoulême décernait à Katsura Otomo - auteur du célèbre Akira - le Grand Prix de la bande dessinée. Chargé pour l’occasion de concevoir l’affiche du festival, il peignit un lavis à l’encre de Chine inspiré des rouleaux anciens, désireux de surprendre le public mais aussi de rappeler que modernité et tradition sont indissociables.

25/02/2021 - Toute reproduction interdite


"Tagosaku to Mokube no Tokyo Kenbutsu" de Rakuten Kitazawa (1902)
De Stéphanie Cabanne