Actif lors de la normalisation des relations d’Abou Dhabi avec Israël, Mohammed Dahlan est boosté par le prince héritier Mohammed bin Zayed al-Nahyan (MbZ) pour prendre la succession de Mahmoud Abbas, 86 ans, totalement discrédité. Mais les élections palestiniennes (les premières depuis quinze ans), prévues en mai, ont été renvoyées aux calendes grecques.    

Par Ian Hamel, de retour de Dubaï.

A en juger par la qualité de ses innombrables ennemis, Mohammed Dahlan, né le 29 septembre 1961 dans le camp de réfugiés de Khan Younès, dans le sud de la Bande de Gaza, est sans conteste un personnage qui dérange terriblement. Recep Tayyip Erdogan, le président turc, a promis deux millions dollars pour sa capture. Il l’accuse d’avoir soutenu le coup d’État manqué de 2016. Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, va jusqu’à prétendre qu’il a trempé dans l’assassinat supposé de Yasser Arafat ! En octobre 2020, un Palestinien vivant dans le camp de réfugiés de Balata, en Cisjordanie, se tue en manipulant des explosifs. Aussitôt, le gouverneur de Naplouse accuse Mohammed Dahlan d’être derrière ce drame afin de provoquer des troubles. Dans la presse arabe, il est tour à tour soupçonné d’être l’homme des Émirats (ce qui n’est pas faux), mais aussi d’Israël, de l’Égypte, de la Jordanie, et même des États-Unis, ce qui fait beaucoup. En 2016, Middle East Eye évoquait un plan secret afin de se débarrasser de Mahmoud Abbas et d’asseoir Mohammed Dahlan à la tête de l’Autorité palestinienne.

Un plan apparemment mal goupillé. Cinq ans plus tard, le raïs, affaibli jusqu’à l’insignifiance, est toujours en place malgré son grand âge et une santé défaillante. Il est vrai que dans l’Orient compliqué, rien de ce qui est programmé ne se déroule jamais comme prévu. Quant à Mohammed Dahlan, exilé aux Émirats arabes unis depuis 2011, il avance toujours ses pions patiemment avec pour premier objectif celui de reprendre au Hamas la bande de Gaza, dont il a été chassé. « Les Émirats ont fait de Dahlan leur sous-traitant dans la lutte contre les Frères musulmans. De tous les leaders palestiniens de la seconde génération, il est celui qui a le plus de contacts hauts placés dans la région. C’est devenu une véritable pieuvre », déclarait en 2017 un journaliste palestinien de Ramallah dans Le Monde (1). Ses cibles ? les islamistes, et notamment les Frères musulmans, le Qatar et la Turquie.

Rencontre avec Mohammed Bin Zayed

Sur les bulletins scolaires du jeune Mohammed, ses professeurs devaient inscrire « hyperactif ». Mohammed s’engage très tôt dans le mouvement de jeunesse du Fatah. En cinq ans, il est arrêté onze fois. Dans les prisons israéliennes, il en profite pour apprendre l’hébreu. En 1982, à 21 ans, il suit Yasser Arafat en exil en Tunisie. Trois ans plus tard, retour à Gaza. Mohammed Dahlan gravit les échelons de l’OLP. Au lendemain des accords d’Oslo en 1994, il est promu colonel et prend la direction du service de sécurité préventive de Gaza, après l’évacuation par l’armée israélienne. Le correspondant de Marianne en Israël rappelle qu’il recrute 20 000 hommes et qu’il « réprime à tour de bras les islamistes du Hamas, les grands rivaux du Fatah » (2). De quoi se faire beaucoup d’ennemis mortels. Mais aussi des relations au sein du Shin Bet, le service de renseignement intérieur israélien, et à la CIA.

C’est à cette époque, accompagnant Yasser Arafat aux Émirats, qu’il rencontre Mohammed Bin Zayed. Ce dernier, alors pilote de chasse, a le même âge que le Palestinien. Les deux hommes sympathisent. En 2007, Mohammed Dahlan subit un lourd échec : le Hamas prend le pouvoir dans la Bande de Gaza, il doit fuir. Cela ne l’empêche toutefois pas de monter en grade. En 2009, il entre au comité central du Fatah et devient le conseiller à la sécurité nationale de Mahmoud Abbas. Sans doute a-t-il les dents trop longues : en 2011, il est expulsé du Fatah et accusé de détournements de fonds. Pour éviter la prison, il se réfugie aux Émirats avec sa femme et ses quatre enfants. Le prince héritier l’accueille à bras ouverts.

3,5 milliards dans l’immobilier à Belgrade

Le site confidentiel Intelligence Online, qui lui a consacré récemment un dossier, écrit que le Palestinien, surnommé Abou Fadi, « s’investit surtout dans son nouveau rôle de conseiller spécial de la famille royale émiratie (…) Incontournable relais des intérêts émiratis à l’étranger, notamment en Serbie où il développe les affaires d’Abou Dhabi, ou encore au Yémen où il a supervisé le recrutement de sociétés combattantes privées ». Toujours selon Intelligence Online, il est le poisson-pilote des relations émiro-israéliennes, « jusqu’à contribuer à l’avènement de l’actuelle lune de miel succédant à la normalisation d’août 2020 » (3).

Mohammed Dahlan, s’appuyant sur les relations anciennes entre l’ex-Yougoslavie et l’OLP, qui appartenaient toutes deux à des mouvements non-alignés, a noué des liens très forts avec Aleksandar Vucic, le président de la Serbie. Ce qui lui a même permis d’obtenir un passeport serbe… Il n’est pas étranger au rachat de 49 % de la compagnie aérienne serbe par la compagnie d’Abou Dhabi Etihad Airways et à de très importants investissements immobiliers à Belgrade. Le projet « Belgrade Waterfront » (Belgrade sur l’eau) est estimé à 3,5 milliards de dollars. L’intérêt pour ce petit pays d’Europe de l’Est n’est pas qu’économique. Il est aussi stratégique. Selon Middle East Eye, les Émirats utiliseraient leurs liens étroits avec la Serbie « pour empêcher leur rival turc de s’établir solidement dans les Balkans et d’y étendre son influence économique et géopolitique » (4). L’intérêt pour la Serbie peut également s’expliquer par les stocks d’armes encore disponibles hérités de la guerre civile des années 90 dans l’ex-Yougoslavie.

20 000 doses de vaccin

Quand il n’est pas en Égypte chez son ami Abdelfattah al-Sissi, au Soudan, en Libye ou en Tunisie - toujours pour traquer les islamistes, et contrer le Qatar et la Turquie - Mohammed Dahlan, secondé par Jalila, docteur en psychologie, trouve toujours le temps de s’intéresser à la Palestine. En février dernier, il a fait distribuer dans la Bande de Gaza 20 000 doses de vaccin russe Spoutnik V, en passant par l’Égypte. L’Autorité palestinienne n’avait obtenu que quelques milliers de doses. Takaful, son organisation humanitaire alimente en fioul l’unique centrale électrique de Gaza et soutient les fonctionnaires de l’Autorité palestinienne qui ne sont plus payés par Ramallah. Quant à Jalila, « son association finance des mariages collectifs pour les couples qui n’ont pas les moyens d’organiser des noces privées. Les jeunes mariés touchent un pactole de 300 dollars » (5).

Malgré tout, il n’est pas certain que l’artisan du rapprochement entre les Émirats et Israël soit très populaire dans le cœur des Palestiniens. Le journal en ligne Orient XXI rappelait récemment que Mohammed Dahlan était loin d’approcher la popularité de Marwan Barghouti, l’ancien secrétaire général du Fatah en Cisjordanie, arrêté par les autorités israéliennes en 2002 et condamné à cinq peines de prison à vie pour soutien au terrorisme. Mais en Orient, tout peut changer très vite.

(1) Benjamin Barthe, « De Gaza à Abou Dhabi, l’ascension de l’intrigant Mohammed Dahlan », Le Monde, 6 octobre 2017.

(2) Jukien Lacorie, « Mohamed Dahlan, l’homme d’une nouvelle Palestine ? », Marianne, 4 septembre 2020.

(3) « Mohammed Dahlan, l’incontournable relais émirati aux persistantes ambitions palestiniennes », Intelligence Online, 26 avril 2021.

(4) Rori Donaghy, « Les transactions obscures des Émirats arabes unis en Serbie », middleeasteye.net, 1er août 2018.

(5) Thierry Oberlé, « Mohammed Dahlan, un Palestinien dans l’ombre de l’accord Israël-Émirats », Le Figaro, 18 août 2020.

15/05/2021 - Toute reproduction interdite


Un partisan palestinien de l'ancien chef du Fatah à Gaza, Mohammed Dahlan, assiste à une manifestation contre le président palestinien Mahmoud Abbas à Gaza, le 18 décembre 2014.
© Mohammed Salem/Reuters
De Ian Hamel