Le 10 juin 2020, HBO annonce le retrait de son catalogue du film Autant en emporte le vent avant de préciser que le film reviendra bientôt précédé d’une contextualisation de l’œuvre jugée aujourd’hui raciste et pro-esclavagiste. Tempête dans un verre d’eau ? Certainement pas puisque le 12 juin, c’est le cinéma parisien le Grand Rex qui annonce l’annulation de la séance consacrée au film prévue le 23 juin, sur décision du distributeur Warner Bros. L’affaire est pourtant bien plus grave qu’il n’y paraît puisqu’il s’agit de se servir de l’Histoire pour juger les œuvres du passé à l’aune de l’idéologie en vogue, au risque de transformer nos démocraties libérales en régimes totalitaires se maquillant d’humanisme.

                                                                                      Par Lionel Lacour

Convaincus du bien-fondé des mouvements pour les droits civiques des années 50-60, des cinéastes blancs s’emparent de la question noire dans leurs films, de John Ford dans Le sergent noir en 1960 à Devine qui vient dîner ce soir de Stanley Kramer en 1967 en passant par Du silence et des ombres de Robert Mulligan en 1962. Des personnages noirs pouvant désormais être des héros positifs, témoignent de la nécessité de combattre ce racisme qui gangrène la société américaine. Le cinéma noir prend ensuite le relai radical avec Sweet sweet Back’s Badasssss song de Melvin van Peebles ou commercial avec SHAFT de Gordon Parks, tous deux sortis en 1971, ce qui marque le succès de la « Blaxploitation » des 70’s et inspire d’autres cinéastes tel Tarantino avec Jackie Brown en 1997.

Progressivement, des acteurs noirs s’imposent à Hollywood comme Denzel Washington ou Will Smith, devenus des ambassadeurs à part entière des valeurs américaines, même si la cérémonie des Oscars ne récompense encore qu’avec parcimonie les artistes noirs.

Mais alors que la question de la représentativité de la communauté noire à l’écran est en passe d’être définitivement réglée, un autre mouvement de fond traverse le monde universitaire américain. Il nourrit les campus de nouvelles disciplines comme les colonial studies visant à étudier l’histoire du colonialisme et de sa supposée permanence au sein des sociétés contemporaines. À leurs yeux, c’est la seule explication des conditions sociales difficiles de la communauté noire américaine et ce malgré l’abolition de l’esclavage, de la ségrégation et en dépit des mesures de discrimination positive prises par les différentes institutions. À cela s’ ajoute les gender studies visant à dénoncer une société occidentale hétéronormée et hétérocentrée, oppressant les communautés LGBT (Lesbian Gay Bi Trans) bientôt suivies par d’autres lettres ! Deux oppressions systémiques séviraient donc aux USA justifiant une convergence des revendications de ces deux « studies » donnant naissance au concept d’« intersectionnalité ». Or il ne s’agit plus de réclamer une égalité des droits mais d’éliminer tous ce qui représente, à tort ou à raison, l’oppression supposée exercée sur ces communautés et dont l’homme blanc hétérosexuel, colon phallocrate par nature, serait l’unique et parfait coupable - et avec lui, toutes les œuvres d’art pouvant de près ou de loin valoriser sa domination -.

Il n’en fallait pas plus pour qu’Autant en emporte le vent ne soit jugé par ces militants intransigeants comme raciste et misogyne.

L’histoire à l’envers

Derrière les nobles objectifs de ces enseignements se cache une perversité idéologique transformant l’ambition universaliste des sociétés occidentales en suppôt du racisme et du sexisme. Pour y arriver, ils dévoient le sens même de l’analyse historique en jugeant hors contexte chaque production artistique passée à l’aune des valeurs présentes. Le racisme et le colonialisme sont criminels, supprimons aujourd’hui Tintin au Congo. L’égalité homme-femme est la norme ? Détruisons tous les films de gangsters valorisant la virilité. Les armes à feu sont prohibées ? Interdisons les cartoons où Elmer Food chasse le lapin au fusil.

Or, la démarche historique ne consiste pas à effacer ce qui ne convient pas aujourd’hui mais à lire, regarder et comprendre les sources anciennes en les sériant afin d’en établir les normes admises de la société qui les a produites et acceptées.

Ainsi, en voulant supprimer Autant en emporte le vent, les promoteurs des colonial studies effacent l’histoire des noirs et leurs combats sous prétexte de la condamnation actuelle de l’esclavagisme, condamnation d’ailleurs partagée par la quasi-totalité des Blancs eux-mêmes (n’ayant, au passage, pas l’exclusivité du fait esclavagiste). Il en va de même pour ceux des gender studies empêchant de regarder le film par rejet actuel de la domination masculine, au risque justement d’interdire toute analyse progressiste de l’Histoire, car le film de Victor Fleming n’est pas une photographie documentaire de 1861 mais déjà une interprétation fictionnelle de cette période filmée en 1939 !

La société sudiste y est vue par le prisme de Scarlett O’Hara, et racontée par une femme, Margaret Mitchell. Scarlett, par son indépendance, ressemble davantage aux femmes émancipées des années 1930 qu’à une Sudiste de la guerre de Sécession. Quant au personnage de l’esclave Mammy, sa liberté de ton résonne déjà dans le contexte des revendications noires aux USA qui s’expriment dans ces années 1930’s malgré le racisme réel et la ségrégation. Ainsi, quel contre-sens que de faire d’Autant en emporte le vent un film pro-esclavagiste et misogyne à sa sortie en 1939.

Au contraire, le film fait du personnage de Scarlett une insoumise aux conventions sociales et à son mari Rhett Butler, et de Mammy une esclave qui ne se gêne pas de dire ce qu’elle pense de sa maîtresse dans un Vieux Sud à l’agonie. Et peu importe pour les contempteurs de ce film que Hattie McDaniel ait été la première femme noire à obtenir un Oscar pour son rôle de Mammy. Pour eux, Autant en emporte le vent ne montre des Blancs libres et des Noirs qui ne le sont pas. Il devrait donc disparaître. Les fantômes des esclaves doivent être heureux de savoir qu’ils n’ont pas existé.

Quand Autant en emporte le vent n’est qu’un symptôme

En réalité, cette affaire révèle un mal plus profond car ce que subit aujourd’hui ce film suite au meurtre de George Floyd n’est pas une nouveauté. Certains distributeurs de films au sentiment de culpabilité bien mal placé veulent donner des gages de non-racisme en censurant des œuvres supposées racistes.

Déjà en août 2017, suite aux événements de Charlottesville durant lesquels des manifestants blancs pro-sudistes avaient tué un contre-manifestant noir, un cinéma de Memphis avait supprimé la projection du film de Fleming pour ne pas heurter la communauté noire. Ce retrait s’inscrit dans le lobbying mené depuis longtemps par des mouvements anti-racistes réécrivant l’histoire pour servir ce qu’ils prétendent être juste.

C’est ainsi qu’un an avant la mort de Floyd, c’est l’actrice Lillian Gish qui a été l’objet du courroux des anti-racistes. Celle-ci avait donné l’ensemble de sa collection à la faculté de théâtre et de cinéma de la Bowling Green State University (Ohio), qui avait conduit à la création en 1994 d’un des plus prestigieux prix de l’art américain décerné à « un homme ou une femme qui a apporté une contribution exceptionnelle à la beauté du monde et à la jouissance de l’humanité et à la compréhension de la vie. » Mais une association d’étudiants noirs de l’Université a obtenu le 3 mai 2019 que le nom du prix « Lillian et Dorothy Gish » soit débaptisé car Lillian Gish s’était compromise en jouant dans le film de D. W. Griffith, Naissance d’une nation, en 1915. Si cette immense fresque glorifiait le Ku Klux Klan et son racisme, l’actrice n’a pourtant jamais été suspecte de quelconques propos racistes. Ce n’est donc plus seulement l’œuvre qu’il faut effacer des mémoires, mais aussi ceux qui y ont participé, voire l’ont défendu. Comment traiter alors Spike Lee, réalisateur noir américain, lauréat du prix en 2013, qui affirma à la réception de sa récompense que les deux films qui l’ont fait devenir cinéaste étaient La nuit du chasseur et Naissance d’une nation ?

La tentation totalitaire

Après la condamnation des œuvres d’hier aux idées non conformes à celles qui prévalent aujourd’hui, puis celle de ceux y ayant participé, le risque devient grand de rechercher de la pureté dans l’art. Or l’histoire est remplie d’exemples dans lesquels les artistes ou leurs œuvres ont été sacrifiés au nom d’un idéal de société exclusif et vengeur. Des autodafés nazis aux destructions des Bouddhas par les Talibans en passant par la Révolution culturelle chinoise, tous ont pour caractéristique commune le totalitarisme. Et après les œuvres et les artistes, tous ceux suspectés d’avoir apprécié ou juste regardé tel film immoral, dégénéré ou non conforme se retrouvent sur la liste de ceux à éliminer. Ce totalitarisme s’exprime d’abord par des exigences sans cesse plus grandes, et notamment dans le domaine de l’image. Tarzan l’homme singe est désormais précédé d’un carton pour contextualiser le film. Soit. Mais que dire de ceux qui exigent que des séquences de La belle au bois dormant des studios Disney soit censurée sous prétexte que le baiser donné par le Prince est un baiser non consenti, et donc un viol ? Le totalitarisme, c’est l’interdiction de dépasser le stade du premier degré. C’est l’impossibilité faite à l’art d’exprimer des émotions ou des idées qui dépassent les cadres fixés par une morale liberticide imposée par une minorité. Combien de jeunes spectateurs sont devenus esclavagistes après avoir vu Autant en emporte le vent ?

S’il est évident que les œuvres des années 30 évoquant les noirs peuvent être éminemment racistes, elles ne sont que le témoignage de ce temps passé. Les Tarzan d’aujourd’hui ne sont plus ceux réalisés avec Johnny Weissmuller car la société occidentale ne se représente plus les Noirs comme les sous-hommes des années 30 et c’est évidemment heureux. Supprimer ces films qui représentent l’esclavage ne fait pas pour autant disparaître sa réalité passée mais cela interdit d’en comprendre comment est arrivée son abolition. Cela permet surtout de faciliter l’arrivée au pouvoir d’idées qui se présentent toujours sous couvert d’une justice, hier sociale, aujourd’hui communautaire, prompte à juger le passé, sans jamais prendre en compte les progrès accomplis, sans jamais envisager le contexte. Effacer Autant en emporte le vent dans ces conditions n’est pas seulement une aberration intellectuelle, c’est le marchepied à la dictature de la pensée d’abord, à la dictature tout court ensuite.

18/06/2020 - Toute reproduction interdite


Vivien Leigh dans "Autant en emporte le vent "
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De Lionel Lacour