En juillet 2016, Sabrina, une humanitaire italienne, accepte une mission au Sud Soudan pour le compte d’une organisation non gouvernementale américaine. Dix jours après son arrivée dans ce pays déchiré par la guerre civile, le complexe où elle est installée est attaqué par des soldats. Elle est violée à cinq reprises, et battue pendant 24 heures.  Elle est retournée à Juba pour témoigner contre ses agresseurs.

                              Propos recueillis par Peggy Porquet 

GGN : Pourquoi les Casques bleus de l'ONU ne sont-ils pas intervenus lors de l’attaque ?

Sabrina : Il s’agit une négligence. Plusieurs enquêtes ont démontré qu'il y avait un manque de leadership entre les équipes de l'ONU sur le terrain, qui a abouti à une réponse chaotique et inefficace, face à la violence. En juillet 2016, lorsque les hostilités ont commencé, la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (MINUSS, ndlr) s'est retrouvée dans une situation épouvantable sur le plan opérationnel et une mauvaise planification d'urgence. Il n'y a pas eu de communication entre les 4 troupes venant de Chine, d'Ethiopie, du Népal et d'Inde. Ils n'ont rien fait pour les civils à l'intérieur et à l'extérieur du complexe. L'enquête de l'ONU a montré l'inefficacité des soldats de la paix à ce moment-là. Dans l'après-midi du 10 juillet, quelques personnes ont été secourues, mais ni moi, ni deux autres femmes encore présentes dans l'enceinte, ainsi que vingt ouvriers. L'ONU savait que nous étions là. Ils n'ont pas organisé de sauvetage le soir, ni le matin du 11 juillet... C'est incroyable que la MINUSS n'ait pas été jugée pour cela, elle ne s'est même pas excusée auprès de nous. Elle a participé à l'accord de paix qui a été conclu en 2013. Sa mission consistait à protéger les civils et les travailleurs humanitaires, et d'établir la paix dans ce pays. S'ils étaient venus plus tôt pour nous sauver, nous n'aurions pas été violées.

GGN : Vous êtes la seule victime qui a accepté de retourner à Juba pour le procès. Pourquoi la Cour n'a-t-elle pas accepté que d'autres victimes témoignent par vidéo conférence ?

Sabrina : Notre organisation n'a pas dénoncé le crime, ce qui est honteux. La seule dénonciation a émané du propriétaire du complexe. Dans cette dénonciation, ils ont également mentionné les viols et le meurtre du journaliste local. Le président Salva Kiir a ouvert une enquête. La commission d'enquête a interrogé un grand nombre de témoins, y compris des victimes, et a recommandé d'ouvrir un tribunal spécial pour juger les personnes soupçonnées d'être impliquées dans les meurtre, les viols, les lésions corporelles, les dommages et pillages commis dans le complexe. La cour martiale avait besoin de vrais témoins. Notre groupe de victimes a demandé à être entendu par vidéo conférence, parce que personne ne voulait revenir au Sud-Soudan. Tout le monde avait peur. Le tribunal a refusé, et a déclaré qu'il avait besoin d'au moins un témoin. Il a dit que si personne ne venait, le procès serait clos. Je me suis decidée en une semaine. C'était difficile parce qu'aucune des autres victimes n'est venue avec moi. J'ai été aidée par l'ambassade italienne à Addis Abeba, ainsi que par l'ambassade américaine à Juba. Une fois que j'ai témoigné, la cour martiale a finalement donné la possibilité aux autres victimes de témoigner par vidéo conference, dont certaines depuis Washington, avec l'aide du FBI.

GGN : Le tribunal a décidé que l'indemnisation des victimes ne s'élèverait qu'à 4000 $. Avez-vous besoin d'une révision proportionnelle aux dommages que vous avez subis ?

Sabrina : Bien sûr. D'abord, on n'a jamais vu ces 4000 $. Même s'ils m'avaient donné ça, je n'aurais pas accepté. Ce verdict était une insulte, les juges de la cour martiale ont décidé du montant de l'indemnisation sans aucune différence entre le viol, la blessure ou la menace. Ils ont pris cette décision sans tenir compte de la souffrance réelle. Les soldats ne nous ont pas seulement violées. Dans mon cas, j'ai été violemment battue, ils m'ont poussée sur le sol plusieurs fois. J'ai des blessures dans le dos, et bien sûr, j'ai beaucoup de problèmes psychologiques. Je ne peux pas dormir, je ne peux pas travailler comme avant. J'ai perdu mon travail. J'ai perdu confiance. Nous demandons donc une révision de l'indemnisation parce que le gouvernement du Sud-Soudan doit prendre en considération les traumatismes que ces crimes causent à une personne. C'est pour cette raison que je me bats. Ainsi, d'autres femmes pourraient avoir la force, le pouvoir de les dénoncer, car pour l’heure, elles restent silencieuses.

GGN : Pourquoi la Cour suprême ne peut-elle pas traiter votre appel ?

Sabrina : Le dossier a été envoyé au Président Salva Kiir pour confirmation avant la décision du jugement, le 6 septembre 2018. Depuis cette date, ces dossiers ont disparu. Des fonctionnaires de l'ONU et des diplomates affirment qu’ils ont été perdus dans le bureau du Président. Pour que l'affaire puisse faire l'objet d'un appel, la Cour suprême a besoin des dossiers complets. La disparition de ces dossiers a stoppé le processus d'appel et c'est un exemple classique du système judiciaire qui exacerbe la culture de l'impunité au Sud-Soudan.

GGN : De nombreux rapports mentionnent le viol systématique des femmes du Sud-Soudan. Comment arrêter ces atrocités ? Comment protéger ces femmes ?

Sabrina : Au Sud-Soudan, la violence sexuelle est très répandue. Elle est utilisée comme arme de guerre depuis décembre 2013. Des filles et des garçons ont été violés en bande, enlevés, mutilés et tous ces cas n'ont pas fait l'objet d'enquêtes. Cet appel, à mon avis, pourrait créer un précédent important pour les poursuites futures concernant les cas de viols. Le pays doit établir un tribunal spécial pour la violence basée sur le genre. Ce tribunal serait chargé de traiter les cas de violences domestiques et les cas de violation des droits de l'Homme. Les autorités du Sud-Soudan doivent s'assurer que la justice fait son travail. Pour ces raisons, je n'abandonnerai pas.

04/11/2019 - Toute reproduction interdite


Des soldats du Sud-Soudan condamnés pour le viol de travailleurs humanitaires étrangers et le meurtre d'un journaliste local lors d'une attaque contre l'hôtel Terrain à Juba, en 2016, devant un tribunal militaire à Juba
Andreea Campeanu / Reuters
De Peggy Porquet