Le Géopolitologue Roland Lombardi analyse les tensions et manipulations qui en découlent en mer d'Oman.

Les 2 et 4 août 1964, dans le Golfe du Tonkin, des bâtiments de l’US Navy essuyèrent des tirs de la marine nord-vietnamienne. Ces incidents sont communément reconnus par les historiens comme les éléments déclencheurs de l’intervention massive des Etats-Unis dans le conflit indochinois - qui devint la Guerre du Vietnam - !

Longtemps, ces évènements furent controversés et le sujet de nombreux débats. Ces dernières années, les révélations d’archives déclassifiées ont pu conclure que cet accrochage fut instrumentalisé par les services de renseignement et le complexe militaro-industriel américains, dans le seul but de pousser le président Lyndon B. Johnson à entrer en guerre.

Sans tomber dans le « complotisme » de bazar ou de clavier, force est tout de même de constater que l’histoire est émaillée de ce genre de Cassus Belli ...

Hier donc, en mer d’Oman, à l’entrée du Golfe persique et dans les eaux iraniennes, deux tankers – l’un norvégien et l’autre japonais - ont été la cible d'une attaque d'origine indéterminée. Dans le contexte de tensions extrêmes que connaît la région, certains commentateurs ont alors annoncé l’imminence d’un conflit ouvert entre Téhéran et Washington, affirmant pour certains que « Trump avait enfin son incident du Golfe du Tonkin ! ».

Mais posons-nous deux questions. D’abord, sommes-nous effectivement à la veille d’une guerre ? Pour l’instant, la réponse est clairement non. Pourquoi ? Pour la bonne et simple raison qu’aucun des principaux acteurs – à savoir l’Iran, les Etats-Unis, les EAU, et l’Arabie saoudite - n’a, en dépit des apparences et des déclarations belliqueuses, intérêt à un embrasement. Il y a d’ailleurs déjà eu dans la zone de graves incidents sans pour autant qu’ils mettent le feu aux poudres. Par exemple, le 12 mai dernier, lorsque quatre navires - deux saoudiens, un émirati et un norvégien -, dont trois pétroliers, avaient été endommagés par des « actes de sabotage », attribués à l'Iran par Riyad et Washington... Ce qui nous amène donc à la seconde question : à qui profite le crime (toujours pas revendiqué) ?

D’ores et déjà, nous pouvons écarter toute initiative « étatique » d’une « opé noire » ou d’une « opération sous faux drapeau ». Du côté de l’Iran, où justement le Premier ministre japonais Shinzo Abe effectuait hier une visite pour essayer d'atténuer les tensions, les autorités ont très vite jugé bizarre le timing de ces « attaques », évoquant même un « coup monté ».

Il serait en effet suicidaire pour la République islamique de se lancer dans ce genre de provocation puisque du point de vue de ses dirigeants, il suffit juste de faire le dos rond jusqu’en 2020, en espérant que Trump soit battu...

Du côté de Washington, le secrétaire d'Etat américain, Mike Pompeo, a certes déclaré que « le gouvernement des Etats-Unis estime que la République islamique d'Iran est responsable des attaques en mer d'Oman ». Il n’en reste pas moins que, comme je l’ai déjà écrit, en dépit de ses menaces verbales et de ses manœuvres politiciennes, le président américain, opposé à toute intervention militaire, ne veut pas d’une nouvelle guerre, ni même la chute des mollahs.

Sa sortie de l’accord sur le nucléaire iranien et les sanctions économiques contre Téhéran, n’ont en effet pour objectif que d’étrangler la République islamique, la mettre sous pression et finalement, la forcer à négocier un « meilleur accord » tel qu’il le dit. Et ce n’est pas à 18 mois de la présidentielle américaine, que le futur candidat à sa réélection va se lancer dans une aventure si hasardeuse...

Alors encore une fois, qui peut être vraiment derrière cette opération ? Des éléments incontrôlés des Gardiens de la Révolution ? Peu probable. A la différence des Saoudiens, les Iraniens sont connus pour « tenir leur monde ». Un groupe saoudien défavorable à MBS ou encore des opposants iraniens - certains pensant naïvement que si Téhéran subissait une attaque d’envergure américaine, ils n’auraient qu’à ramasser la donne et prendre le pouvoir - manipulés par une des vingtaines officines plus ou moins liées à la CIA, et parfois hostiles au locataire de la Maison Blanche ? Il faut se poser la question …

En attendant d’y voir enfin plus clair, la situation reste sous un relatif contrôle.

Bien qu’elles soient réelles, les tensions dans le Golfe assurent encore les beaux jours des complexes militaro-industriels américain, russe et français. Elles font également remonter le cours du pétrole (ce qui peut gêner la Chine dans sa guerre économique avec les USA). Elles sont aussi synonymes d’audience pour les médias. Bref, pas mal de monde y trouve finalement son compte...

Jusqu’ici, Trump a su déjouer tous les pièges, qu’ils soient exogènes ou endogènes. Reste maintenant à savoir comment il sera obligé de réagir si un bâtiment ou des intérêts américains étaient directement visés...

14/06/2019 - Toute reproduction interdite


Une photo publiée par le U.S. Central Command montre les dommages causés par une explosion (L) et une probable mine à chapeaux sur la coque du navire civil Kokuka Courageous dans le golfe d'Oman, le 13 juin 2019
U.S. Navy/Handout via Reuters
De Roland Lombardi