Toute la France connaît le nom de Samuel Paty, enseignant assassiné par un djihadiste tchétchène. Mais derrière ce drame, peu savent que le professeur d’histoire-géographie a été en premier lieu victime des multiples dysfonctionnements de l’Éducation nationale. À travers le choix de l’administration d’accorder crédit à une rumeur - propagée par une élève absente du cours - et de demander à Samuel Paty de proférer des excuses pour « ne pas faire de vagues ». C’est cette mécanique impitoyable que David di Nota analyse dans ‘’ J’ai exécuté un chien de l’enfer : rapport sur l’assassinat de Samuel Paty ’ ( Ed. Cherche Midi, 2021) : comment peut-on blâmer et tenir pour responsable un professeur sur la base d’une rumeur infondée devenue une campagne de haine orchestrée par un islamiste ? Un livre en forme de contre-enquête qui permet de révéler au grand jour le rôle de l'administration dans l'affaire Samuel Paty.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire sur les circonstances institutionnelles qui ont entraîné la mort de Samuel Paty ?

David di Nota :
Je ne voulais pas que le seul discours entendu et divulgué soit celui de l’institution. Je tenais absolument à restituer le point de vue du premier concerné, c’est-à-dire Samuel Paty. L’une de mes surprises a été de constater que sa voix n’était jamais restituée au style direct dans le rapport, et j’ai tout simplement essayé de prendre son point de vue en compte, et non pas celui de l’administration. Ma cible principale est le rapport de l’inspection générale qui est sorti en décembre, soit deux mois après l’assassinat, et qui a servi de base à l’Éducation nationale pour divulguer ce qui est considéré comme « la bonne version » des évènements, envoyée aux professeurs et à la France toute entière. Je déconstruis donc ce rapport et montre ses incohérences.


Fild :
D’autant plus que, lorsqu’on aborde l’assassinat de Samuel Paty, il est presque toujours exclusivement évoqué le volet islamiste et terroriste de l’affaire...

David di Nota :
Oui, vous avez raison. Il y a tout un pan, qui est tabou, complètement dissimulé aux yeux de tous. J’ai étudié les pièces d’enquête, et vous voyez très bien que l’appareil judiciaire et policier est dirigé vers le lien des auteurs de l’assassinat. Mais jamais vers le lien des personnes interrogées à l’Éducation nationale, et surtout à la rumeur qui est à l’origine de ce crime. C’est-à-dire que la formation de la rumeur et l’attitude de l’Éducation nationale face à cette rumeur n’est pas interrogée, et je voulais restituer tout cela. Derrière l'assassinat islamiste, il y a une tragédie pédagogique qui est complètement passée sous silence.


Fild : Comment jugez-vous l'attitude de l'Éducation nationale dans cette affaire ?

David di Nota :
Je pense que c’est un scandale d’État. Je n’ai pas peur de ce terme, je fais même un parallèle avec l’affaire Dreyfus, puisqu’il s’agit ici de reprendre la version d’une menteuse, en l’occurrence l’élève qui n’était pas dans la classe, par opposition aux élèves présents. Je fais référence au travail du référent laïcité qui avait dit que Samuel Paty avait « froissé ses élèves ». J’ai découvert que c’était factuellement faux : de nombreux élèves qui assistaient au cours disent le contraire. Et il y avait un adulte présent dans la classe que j’ai eu la chance de pouvoir interroger, une auxiliaire de vie, qui témoigne de la très bonne ambiance et du caractère bon enfant du cours. Je me suis donc demandé pourquoi le référent laïcité avait eu besoin d’affirmer une thèse fausse. Cette erreur factuelle a été couverte par l’administration. Couvrir ce rapport, c’est donc mentir sur les évènements. Mais je suis persuadé qu’on arrivera à terme à une reconnaissance par l’Éducation nationale du caractère erroné et fautif de l’accusation portée contre le professeur lors des deux dernières semaines lorsqu’il était pris en chasse par des islamistes. Je crois qu’on pourra aller jusqu’au bout et restaurer pleinement l’honneur pédagogique de Samuel Paty.


Fild : De tels faits aux conséquences tragiques peuvent-ils se reproduire ?

David di Nota :
C’est tout à fait mon sentiment. Si vous ne pouvez pas décrire et restituer honnêtement ce qui s’est passé et faire l’autocritique nécessaire, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Il y a un travail analytique à faire, et tant que ce ne sera pas le cas, on peut dire que l’hommage à Samuel Paty est pour le moins superficiel, voire vide de sens.
Pour éviter de réaliser ce travail d’autocritique, vous avez deux options : vous fuyez dans le symbolique pur, avec des affirmations qui n’engagent à rien, ou vous vous réfugiez dans l’émotionnel. J’ai donc voulu éviter ces deux écueils, et je pense que le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre est d’ordre analytique, pour comprendre le processus qui a mené à sa mort, puisque si on ne le fait pas, cela se reproduira inévitablement. Défendre la laïcité, ce n’est pas simplement mettre en place des dispositifs et mesurer le nombre d’incidents statistiquement, ce qui est la position actuelle de l’Éducation nationale. Il faut prendre un cas de figure et analyser une situation de crise pour savoir si la laïcité est bien défendue. Ça me paraît être un point très important pour ne pas se laisser endormir par le discours administratif.


Fild : Quel a été l'effet des accusations de racisme et d’islamophobie ?

David di Nota :
Je préfère parler d’islamo-décolonialisme - et non d’islamo-gauchisme - pour la bonne raison que Sefrioui, cet islamiste fiché S parfaitement identifié dès le 8 octobre par l'administration scolaire, a utilisé des arguments décoloniaux pour orchestrer cette campagne de haine. Il est bien évident que ce complexe paranoïaque qui voit dans chaque défenseur de la laïcité un "laïcard" voué à exclure les musulmans de l'espace commun, sinon de la République, a pensé trouver en Samuel Paty le coupable parfait. Il faut mentionner d'autre part cette espèce d’antiracisme facile, qui s’est instauré avant même qu’on vérifie la rumeur. Je fais ici référence en particulier à un collègue de Samuel Paty qui l’a accusé de manière très grave, et qui a continué d’aller dans le sens de la rumeur, alors même qu’on savait qu’une vidéo mensongère circulait sur internet. Quant à l’Éducation nationale, celle-ci a validé la rumeur et lui a donné des raisons de continuer puisqu’elle a accusé le professeur d’avoir commis une faute. La rumeur disait la même chose. Il y a donc une collusion entre ce que dit le référent laïcité et l’élève absente du cours. La dernière dit qu’il a choqué ses élèves quand le premier disait que Samuel Paty avait froissé ses élèves : la collusion est évidente. Ma dernière objection est enfin dirigée contre l'accusation elle-même. Prétendre qu'un enseignant est en faute si des élèves se déclarent "choqués" ou "froissés", c'est glisser peu à peu dans un univers où l'offense religieuse devient un crime. C'est exactement ce que cherchait Sefrioui. Et c'est ce que s'emploie à confirmer, à sa manière, l'administration.

14/12/2021 - Toute reproduction interdite


David di Nota
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De Fild Fildmedia