La chronique de Guillaume Bigot

L’année 2020 ayant été marquée aux États-Unis par les émeutes qui ont suivi l’assassinat de Georges Floyd, il n’est pas du tout surprenant que la sœur d’Adama Traoré ait été choisie pour illustrer la une du Time.

Comme l’a confirmé Assa Traoré au magazine américain : la seule différence entre l’histoire de mon frère et celle de Floyd, c’est que la première a été filmée.

Il est vrai qu’en apparence, tout coïncide : Georges et Adama sont deux noirs morts de leur interpellation.

En apparence, tout colle jusqu’à la ressemblance frappante entre Assa Traoré et la militante afro-américaine des 70’s Angela Davis qui avait la même coupe afro et le même look.

Le choix du Time confirme la tendance des Américains à croire que le reste du monde n’est qu’un prolongement de leur pays.

Ces journalistes pensaient avoir découvert que le poids de l’histoire esclavagiste et de l’obsession raciale des États-Unis pesait sur d’autres pays.

C’est l’histoire qu’ils voulaient entendre.

L’amalgame entre Georges Floyd et Adama Traoré

Mais les apparences sont parfois trompeuses. Les cas Floyd et Traoré sont très différents.

D’abord, l’affaire Traoré a fait l’objet d’une longue enquête préliminaire et aucune preuve de la culpabilité des gendarmes n’a pu être apportée alors que celle des policiers dans l’assassinat de Floyd ne fait aucun doute. Ensuite et surtout, ce qui invalide totalement la comparaison, c’est que deux gendarmes ayant arrêté Adama étaient eux-mêmes noirs.

L’idée suivant laquelle le passé de la France expliquerait un soi-disant racisme systémique dans les rangs des forces de l’ordre ne résiste pas aux faits. Les seuls descendants potentiels d’esclaves étaient les gendarmes antillais ayant participé à l’arrestation d’Adama.

Les ancêtres maliens et musulmans des Traoré appartenaient peut-être à des tribus qui pratiquaient l’esclavage jusqu’à l’arrivée des Français qui ont affranchi les esclaves dans toutes leurs colonies.

On tombe, ici, sur une autre confusion entre colonialisme et esclavagisme.

Cette confusion est entretenue par l’indigénisme, par exemple, qui fabrique artificiellement un ressentiment colonial et esclavagiste au sein de la jeunesse française issue de l’immigration.

Ne nions pas l’existence de bavures racistes, comme l’a récemment rappelé l’affaire Zecler, mais affirmer que la mort d’Adama aurait un lien avec le passé de notre pays requiert une sacrée dose de mauvaise foi ou d’ignorance.

L’histoire de l’esclavage a aussi laissé des traces mnésiques en France mais si on veut les retrouver, il faut se rendre aux Antilles.

La traite explique une grande partie du peuplement et de l’histoire de la Martinique et de la Guadeloupe.

Comme aux États-Unis, la couleur de peau n’est pas neutre socialement et peut même se retrouver à l’origine de tensions, de ressentiments, de gênes ou de non-dits.

En métropole, l’histoire des noirs ne saurait être en aucun cas être comparée à celle des noirs américains. La France de 2020 est le pays où Omar Sy et Teddy Riner sont les personnalités les plus populaires. Cette indifférence à la couleur de peau remonte à loin.

Dans les années 20, alors que les noirs étaient pendus aux arbres dans certains États du Sud, à Paris, l’antillais René Maran décrochait le prix Goncourt. Pendant la seconde guerre mondiale, l’état-major allié voulait « blanchir » les troupes de la France libre qui allaient débarquer en Provence, ce que Leclerc refusa évidemment. Au même moment, de Gaulle faisait compagnon de la libération Félix éboué, fils d’une femme de ménage guyanaise.

En 1955, alors que Rosa Park n’a pas le droit de s’assoir à côté d’un blanc dans un autobus de l’Alabama, des noirs siègent comme député ou Ministre à Paris.

« J’ai deux amours, mon pays et Paris » chantait Joséphine Baker, grande résistante, noire américaine de naissance et française de cœur.

Certains, à l’instar d’Assa Traoré tentent aujourd’hui d’importer cette obsession raciale américaine et donc d’effacer notre mémoire.

Mais il ne faut pas se laisser intimider par les black-American studies, cette bouillie socio-philosophique concoctée sur les campus d’outre-Atlantique.

Encouragée par nos élites, l’amnésie tricolore sur ce sujet des relations raciales est hélas puissant.

La sœur d’Adama peut, à la rigueur, être excusée de tomber dans ce panneau car elle a été touchée dans sa chair.

Mais que des politiques ou des intellectuels cautionnent cette aliénation est déplorable.

L’ironie de cette une du Time, c’est qu’elle transforme une jeune française en modèle du colonialisme mental américain !

Le comble de cette consécration, c’est qu’elle transforme Assa Traoré en porte-drapeau d’une France insoumise mais intimidée par la haine des islamistes et par l’incompréhension des anglo-saxons.

16/12/2020 - Toute reproduction interdite





Manifestation à la mémoire d'Adama Traore, un Français noir de 24 ans mort lors d'une opération de police en 2016 que certains ont assimilée à la mort de George Floyd aux États-Unis, à Lille, le 4 juin 2020
Pascal Rossignol/Reuters
De Guillaume Bigot