Une collecte d’un genre nouveau a vu le jour il y a un an, au début de la pandémie de Covid : des centres de recherche en neuro-sciences, des musées et des artistes ont décidé de rassembler les rêves de nos contemporains. Alors que l’histoire est en train de s’écrire, les chemins empruntés par les âmes constitueront des témoignages précieux de nos bouleversements et de nos peurs. Ils transmettront aux générations futures un récit émotionnel et intime dont nous ignorons encore les prolongements.

                                Par Stéphanie Cabanne

 

Si le Mucem de Marseille a rassemblé 600 objets du « quotidien en temps de pandémie », le Museum of London, a appelé les Londoniens à envoyer par mail les récits de leurs rêves et de leurs cauchemars. Au sein de ce projet, une étude intitulée Gardians of Sleep tente d’évaluer les processus psychologiques qui sont à l’œuvre,

L’expression « gardiens de sommeil » a été empruntée à Sigmund Freud qui décrivait les rêves comme des veilleurs de nuit protégeant l’intégrité de nos esprits. Son Interprétation des rêves, parue en 1900, révèle que nos visions nocturnes font émerger les tensions et les fantasmes en les habillant d’images plus ou moins codées.

Les récits de rêve comme objets de musée sont une nouveauté insolite.

Certes, les récits oniriques foisonnent dans l’histoire de l’art. Mais dans les siècles passés, ce sont des rêves sous forme de récits qui étaient mis en images. Au Moyen Âge, les rêves peints par les artistes étaient inspirés par de grands événements, historiques ou religieux. Les rêveurs, sagement endormis sur leur couche, étaient des personnages hors du commun, choisis par Dieu pour recevoir une révélation : les grands empereurs, Alexandre ou Constantin, que la main de Dieu va guider, des saints ou des papes. Innocent III fut peint par Giotto à Assise voyant en songe l’Église s’écrouler - au propre comme au figuré - secourue par saint François. Le dormeur et son rêve sont figurés côte à côte, sans distinction, séparés par de fines colonnettes. Et le spectateur reçoit le rêve comme un message qui lui est adressé.

La simple matérialité du rêve, représenté de façon littérale, se retrouve chez les Flamands qui se sont fait à la Renaissance une spécialité des visions infernales. Dans les cauchemars dépeints par Bosch, Brueghel et leurs suiveurs, les cohortes de figures maléfiques et grotesques paradent devant le spectateur dans un fourmillement de détails, comme s’ils étaient vrais.

Quel défi pour un artiste !

Le propre du rêve, mosaïque trouble de sensations et d’images assemblées de façon incongrue, n’est-il pas d’être irreprésentable ?

Lorsqu’il devient la manifestation d’un imaginaire personnel, sa mise en image appelle des moyens nouveaux. Alberti, le théoricien du Quattrocento, posait comme principe que la peinture « représente ce que l’on voit ». Donner corps aux visions intérieures reviendra donc à transgresser les limites de l’art.

Dans les toiles de Salvador Dali, les formes molles, étranges, gigantesques, envahissent des espaces muets, frappés par un soleil trop fort au sein d’un ciel trop bleu. Pour peindre l’inconscient, les surréalistes ont utilisé la technique la plus descriptive et méticuleuse qui soit, invitant à croire à leur vérité effective. Les ombres inquiétantes de Dali et les rues désertes de De Chirico renvoient aux terreurs des nuits. L’Antiquité les attribuait à Hécate, la déesse de la Lune aux trois visages, le Christianisme les pensait envoyées par le Diable.

La multiplication des « appels aux rêves »

Depuis le début de la pandémie, de nombreuses études menées par les chercheurs mettent en lumière deux types de récits de rêves : les cauchemars cathartiques où il est question de maladie, de chambres d’hôpital et d’enfermement, et des « rêves de compensation » qui permettent au sujet de s’échapper de manière positive, en s’envolant par la fenêtre ou en avion, en dansant avec ses amis, en convoquant des extases amoureuses...

Ces deux familles oniriques se retrouvent dans les « dessins de rêve » de Laura Daniel, une jeune artiste de 32 ans qui propose aux abonnés de son compte Instagram de lui envoyer les récits de leurs rêves dont elle fait la retranscription imagée. Projet non prémédité, né au gré des circonstances, cette collecte est devenue un véritable phénomène. Elle a déjà reçu plusieurs centaines de récits. « Ils ne sont pas tous dessinables. Très peu même le sont car l’idée est de capter une image forte, et que cela soit beau et drôle... » observe -t-elle. Ainsi, le vécu transformé en rêve est retranscrit en texte avant de devenir, sous le pinceau digital de la jeune artiste, une image accompagnée de quelques phrases. Récits inquiétants - peuplés de crocodile, de kangourou mort, de pangolin ou de tsunami - ou évasions nocturnes à dos de dragon ou d’oiseau à tête de chat, tous sont décrits au premier degré, avec une fausse naïveté qui les rapproche des tableaux du Douanier Rousseau. Des couleurs éclatantes confèrent à ces visions étranges une paradoxale gaité.

Nul doute que les artistes d’aujourd’hui, véritables capteurs du temps, ne se fassent l’écho de la bouillonnante activité psychique de nos nuits. La galerie Perrotin à Paris, a invité 5 jeunes peintres à créer des visions oniriques pour une exposition intitulée Les Yeux clos. On ignore si les personnages masculins de Simon Martin sont plongés dans le rêve ou s’ils sont eux-mêmes une vision, rendue par des couleurs iridescentes. Les toiles diaphanes de la New-Yorkaise Elisabeth Glaessner rappellent les œuvres de Jérôme Bosch et nous transportent dans une dimension troublante, délicatement teintée d’érotisme.

À James Joyce qui écrivait « L’histoire est un cauchemar dont je cherche à m’éveiller », on pourrait répondre que lorsque cette période sera terminée, il restera le tissu de nos rêves, préservé par les uns, sublimé par les autres.

11/03/2021 - Toute reproduction interdite


Simon Martin, Sans titre (couple et soleil froid), 2021, Huile sur toile, 81 x 65cm
Claire Dorn © Courtesy of the artist & Perrotin
De Stéphanie Cabanne