Culture | 28 mai 2019

Arnaud Viard : Le retour du romantisme au cinéma !

De Emmanuel Razavi
6 min

Réalisateur discret, romantique et drôle, Arnaud Viard est l’incarnation ce que le cinéma hexagonal produit de meilleur - selon nous - depuis la Nouvelle Vague. Netflix France diffuse actuellement sa comédie ''Arnaud fait son deuxième film ''. L’hiver prochain, son nouveau long métrage - avec Jean-Paul Rouve, Alice Taglioni et Elsa Zylberstein - envahira les écrans français. Entretien exclusif avec un cinéaste dont on va beaucoup parler !  Par Emmanuel Razavi.

Quel regard portez-vous sur le cinéma français ?

La France est le pays qui a inventé le cinéma. Elle a développé un système, notamment avec le CNC et puis ensuite avec Canal Plus, qui lui permet encore aujourd’hui d’être l’un des principaux pays producteurs de films. Autour de 250 films chaque année. Deux remarques : plus de 50% de ces films font moins de 30 000 entrées, et pourtant parmi ceux-là il y a de très beaux films. Il y a pas mal de cinéastes, débutants ou confirmés, qui ont un vrai désir de raconter quelque chose sur le monde, sur eux-mêmes ou sur leurs obsessions, et dans les deux cas, d’en faire un objet qui deviendra un film de cinéma. J’ai aussi le sentiment que l’on peut raconter une histoire de plein de manières différentes et que le montage, s’il est souvent jouissif, devient de plus en plus important. La poésie n’est pas seulement dans les images mais aussi dans leurs associations. S’il y a un endroit où je me sens un peu seul en France, c’est dans ma volonté de privilégier l’émotion, ou en tout cas de revendiquer le mélodrame. Je trouve que les cinéastes français ont souvent peur de l’émotion, trop souvent associée - peut-être à raison parfois – à un truc un peu putassier. Les cinéastes dignes de ce nom vont toujours privilégier le contrôle, l’intellect, plutôt que le lâcher prise et l’émotionnel. Même quand ils font un mélodrame, on est à peine ému. Pour moi, un mélo réussi, c’est « La chambre du fils » de Nanni Moretti ou « Tout sur ma mère » de Pedro Almodovar ; c’est plus au Sud. Nous, on est dans le pays de Descartes. Cela dit, je pense que les deux sont nécessaires pour faire un beau film : le contrôle, la sûreté du regard, et le lâcher-prise. Et puis, un film se fait en équipe, pas tout seul.

Pensez-vous que la reconnaissance cinématographique passe aujourd’hui par les plateformes comme Netflix ?

Non. Aujourd’hui encore, la reconnaissance pour un cinéaste passe par un prix dans un grand festival de cinéma (Cannes, Berlin, Venise), par un succès critique et/ou par un succès en salle. En revanche, les plateformes sont des acteurs importants dans la production et font venir de plus en plus des grands cinéastes - Cuaron, les frères Cohen, Damien Chazelle - dans leur univers. Et comme, elles ont beaucoup d’argent… Peut-être que demain, un cinéaste deviendra mondialement connu grâce à son film que l’on verra en exclusivité sur Netflix ? Je ne sais pas. Une petite anecdote : en 2014, j’ai tourné « Arnaud fait son deuxième film » qui est un film indépendant avec un petit budget de 600 000 euros, monté uniquement avec des financements privés, notamment avec Marc Simoncini, et sans le système du cinéma français. Nous n’étions donc pas tenus de respecter le calendrier légal, la fameuse « chronologie des médias ». J’aurais donc pu vendre mon film directement à une plate-forme, sauf qu’en 2015, personne ne parlait encore de Netflix en France. Nous l’avions évoqué avec Marc Simoncini, et c’est vrai qu’à l’époque, je voulais une sortie en salle car c’est ce qui me faisait rêver. J’ai compris, à mes dépens, qu’une sortie - salle pouvait être quelque chose de très violent. En effet, le mercredi où nous sommes sortis, il y avait 18 nouveautés à l’affiche dont « Fast and Furious 7 » et « Shaun, le mouton » qui ont pris plus de 75% du marché. 16 films qui se sont partagés les 25% restants. Le mercredi d’après, il y avait à nouveau 18 films qui sortaient ... Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a trop de films qui sortent. Sur 18 films, le spectateur Lambda va entendre parler de 3 ou 4. Si j’avais vendu mon film à Netflix, j’aurais été sans doute le premier cinéaste français à vendre son film en exclusivité à une plate-forme. Ce qui aurait sans doute fait de moi un paria !

Vous êtes aussi comédien. Qu’est-ce que cela fait d’avoir raflé la vedette à Alec Baldwin aux côtés duquel vous avez joué dans « Paris peut attendre » de Eleanor Coppola ?

Cela fait du bien ! Je plaisante, évidemment. Cela dit, Alec Baldwin, je ne l’ai croisé que 2 jours, et je dois dire qu’il est assez impressionnant, extrêmement charismatique. Il a été charmant, il venait, comme moi, d’être papa quelques mois plus tôt. La grande rencontre, c’est avec Eleanor Coppola qui est une femme et une artiste, exceptionnelle. Je suis très heureux et fier d’avoir fait le rôle principal du premier film d’une dame de 80 ans. La première fois que je l’ai rencontrée, elle m’a dit : « Firstable, are you agree to work with a beginner ? » ( Etes-vous d’accord pour travailler avec une débutante ?, ndlr) . Une femme de 80 ans qui me dit ça alors qu’elle a réalisé l’un des plus beaux documentaires sur le cinéma - Au cœur des ténèbres -, qu’elle appartient à une famille dont le talent déborde chez tous ses membres… J’ ai les larmes aux yeux de tant d’humilité non feinte, alors que tant de gens dans ce métier sont gorgés de prétentions... Je suis également très reconnaissant à Eleanor de m’avoir choisi alors que je ne suis pas un acteur bankable. C’est la beauté de ce métier, qui est parfois l’école de l’humiliation, mais qui peut être aussi magnifique.

Que raconte votre prochain film, dans lequel vous avez fait tourner Jean-Paul Rouve, Alice Taglioni, Benjamin Lavernhe, Aurore Clément, Camille Rowe et Elsa Zylberstein ?

Le film est une adaptation du premier livre d’Anna Gavalda « Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part ». Je dirai que c’est l’histoire, sur une année, d’une famille ou d’une fratrie plus exactement, avec ses joies et ses peines. Fratrie dans laquelle le frère aîné, interprété par Jean-Paul Rouve, va se rendre compte qu’il est un peu passé à côté de sa vie. Le film raconte aussi la naissance d’un écrivain joué par Alice Taglioni, et qui interprète en quelque sorte le double d’Anna Gavalda. Je viens de terminer le montage et le film sortira cet hiver.

Votre premier film, Clara et moi a été un succès public et critique. Vous avez aussi rencontré un certain succès aux Etats-Unis. Pourtant en France, on a l’impression que vous n’avez pas encore la pleine reconnaissance de votre milieu. Comment l’expliquez-vous ?

C’est un peu ce que je ressens aussi. C’est comme ça. Dans mon prochain film, il y a une scène où un élève passe le bac de français sur un poème de Rimbaud. Dans « Clara et moi », il y avait un père qui offrait à son fils un livre de Rainer Maria Rilke. Je vais faire un raccourci à propos de ces deux poètes qui me bouleversent. Il y a Rimbaud qui est d’une précocité dingue et dont le génie s’exprime très jeune, et puis il y a Rilke, qui dit : « Il faut travailler, rien que travailler. Et il faut avoir de la patience ». Avec modestie, je dirais que je me situe plutôt du côté de Rilke, même si j’ai le sentiment de beaucoup moins travailler depuis que j’ai eu mes enfants, qui ont 5 et 2 ans. En tout cas, j’ai l’ambition et le désir de construire quelque chose. Et j’irai, avec le talent qui est le mien, où je dois aller.

On vous compare de plus en plus à Truffaut et Lelouch. Comment le prenez-vous ?

A vrai dire, on ne me compare pas à ces deux grands cinéastes. Un peu à Truffaut peut-être avec lequel d’ailleurs m’a-t-on dit, j’ai pu avoir à certains moments de ma vie, une ressemblance physique. Ce qui me préoccupe et ce que j’essaie de faire comme cinéaste, ce que j’aime, c’est le romanesque, c’est l’intime, les élans du cœur, et ce qui les contrecarrent… Je crois de façon plus générale, en tout ce qui concerne le cœur et en ce qui peut tourner autour ; c’est à dire à la psychanalyse, à la poésie, à la littérature, à la chirurgie, à la famille, l’amour, la haine, la vengeance, le rejet, la passion, l’humiliation, la solitude, la Gloire…La Gloire, car c’est quand même ce que l’on veut quand on fait ce métier.

29/05/2019 - Toute reproduction interdite


Tournage "Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part" avec Aurore Clément
DR
De Emmanuel Razavi

À découvrir

ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don