Analyses | 27 avril 2020

Armées : Les plaies seront lentes à cicatriser

De Meriadec Raffray
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La mise hors de combat en 10 jours du porte-avions Charles de Gaulle par le Covid-19 interroge sur l’état réel de nos armées. Sauvées du déclassement par l’effort budgétaire récent, elles mettront du temps à se régénérer. A retrouver de « l’épaisseur », disent ses chefs, inquiets de la dégradation de l’environnement international.

                                                                                                 Par Mériadec Raffray 

« S’il avait fallu combattre, le porte-avions et son équipage fiévreux auraient fait face. Et quelques marins seraient décédés du Covid 19 dans la bataille. Voilà ce qu’auraient dû rétorquer nos autorités au tribunal médiatique », confie en off un amiral à propos de l’enchaînement des événements qui s’est soldé par la mise hors de combat du fleuron de la Marine nationale en moins de 10 jours, début avril. La mésaventure du Charles de Gaulle a suscité beaucoup d’incompréhension. Nourri de légitimes questions sur l’état réel de nos armées. Parti en opération le 21 janvier de Toulon, le porte-avions aurait-il pu - dû éviter l’escale de la mi-mars à Brest, là où tout semble s’être noué, avant son périple en mer du Nord ? Non, répondent le chef d’état-major des Armées et celui de la Marine, qui assurent : toutes les précautions ont été prises ! Les trois enquêtes militaires qui ont été diligentées trancheront. Le mardi 7 avril, lorsque la Marine informe la ministre des Armées que 36 marins du Charles présentent les symptômes dune contamination au covid 19, Florence Parly ordonne son retour au port. Le bilan final est sévère. 1081 contaminés en comptant la vingtaine de la frégate de défense aérienne Chevalier Paul, qui accompagne en permanence le porte-avions. Une vingtaine hospitalisés, dont 2 en réanimation.

En privé, le chef d’état-major de la Marine le reconnait : les dégâts sont importants et durables. Il existe un cas « Charles de Gaulle » car les bâtiments d’escorte ont quasiment échappé au covid 19, a pourtant martelé l’amiral Christophe Prazuck. Trop tard. La confiance des marins et de leurs familles s'est érodée. L’opinion publique prend conscience de la vulnérabilité d’une marine toujours dans le top trois mondial mais taillée au plus juste. Elle possède un seul et unique porte-avions. Au passage, le doute rejaillit sur la crédibilité de la dissuasion nucléaire. Sur les 30 avions de combat Rafale que peut catapulter le Charles, la moitié sont susceptibles d’emporter un missile nucléaire tactique. De ce côté-ci, rien craindre ! Les observateurs attentifs auront noté qu’entre le 31 mars et le 1er avril dernier, les Forces aériennes stratégiques (armée de l’Air) ont organisé leur traditionnel exercice Poker ; il est conçu pour démontrer leur crédibilité. Pendant ce temps, hors d’atteinte du Covid 19, un des quatre SNLE de la classe Le Triomphant, dilué dans l’immensité liquide de l’Atlantique, poursuivait sa patrouille stratégique.

La loi de programmation 2019-2025 prévoit 3 milliards par an pour moderniser nos forces de dissuasion nucléaire à horizon 2030. C’est considérable. En la matière, c’est la règle du tout ou rien qui prévaut.

Cette loi de programmation a aussi confirmé la perspective d’une augmentation de 1,7 milliards d’euros par an du budget des armées sous la mandature Macron. Amorcée dès 2016, cette remontée en puissance est bien réelle. Les industriels ont été les premiers à en ressentir les effets ; il fallait sauver leurs savoir-faire et leurs outils de production. Le Suffren, qui inaugure les SNA de la nouvelle classe Barracuda, a été mis à l’eau à Cherbourg il y a quelques jours. Les 5 suivants ont été commandés. Des Frégates de défense et d’intervention (FDI) viendront finalement combler les rangs dans la flotte océanique, les territoires ultramarins toucheront bien des patrouilleurs neufs. L’armée de Terre sauve son programme Scorpion de modernisation de son parc de véhicules tactiques et de blindés. Les Griffons succèderont aux VAB quarantenaires, les Jaguar aux AMX 10 RC. Les capteurs spatiaux, vitaux pour la fonction « Connaissance Anticipation », seront entièrement renouvelés. Sur le terrain, en revanche, l’inversion de tendance sera lente à se faire sentir, sauf pour les unités engagées en opération. L’effort consenti sera à peine suffisant pour pérenniser le modèle d’armée conventionnel actuel : complet, il restera échantillonnaire…

L’armée sur de nombreux fronts

Sur-sollicitées par la multiplication récente des opérations, les armées peinent à masquer leurs plaies. Fin mars, à bord du Charles, dès que les cas suspects ont explosé, ils ont été isolés. Il a néanmoins fallu attendre une livraison spéciale de masques, gants de protection et gel hydro-alcoolique pour déployer des mesures préventives à grande échelle. Les armées disposaient de leurs propres stocks de masques, mais en nombre insuffisant pour équiper l’ensemble des effectifs. A défaut, comme pour la Gendarmerie (et la Police), les autorités ont appliqué la « doctrine » nationale initiale : personne n’en portera ; les stocks iront aux soignants civils en « première ligne » face au Covid 19. Et puis a émergé l’opération Résilience. « Nous sommes en guerre », déclare le 25 mars, à Mulhouse, Emmanuel Macron pour justifier le recours aux moyens militaires. Dans son dos, les tentes kaki de l’hôpital militaire de campagne que le Service de santé des Armées (SSA) a monté pour soulager les services de réanimation de la région Grand Est. Une grosse semaine aura été nécessaire pour déployer ce module de 30 lits… Particulièrement affecté par les réductions budgétaires, le SSA a considérablement réduit la voilure. Les opérations extérieures absorbent une bonne partie de son potentiel.

Évacuation aériennes, opérations logistiques, protection de convois ou de sites sensibles : mi-avril, les armées réalisent une douzaine d’interventions par jour dans le cadre de la lutte contre la pandémie. En plus de l’opération Sentinelle, 7 000 hommes pour la lutte anti-terroriste sur le territoire, et des missions extérieures. Actuellement, 30 000 militaires sont engagés en opération. Avant cette crise, le général François Lecointre, le patron des armées, ne cachait pas son souhait de réduire les sollicitations afin d’accélérer la régénération des hommes et du matériel. Dans son plan stratégique, le nouveau patron de l’armée de Terre, le général Thierry Burkhard, s’est fixé comme priorité de « redonner de l’épaisseur » à ses régiments. L’encadrement sera étoffé. Tout, dans l’environnement stratégique, incite les deux chefs à se préparer au retour des conflits de haute intensité. Ceux qui mobilisent, dans la durée, l’ensemble des moyens militaires et civils. Une autre paire de manche que l’opération anti Covid 19.

 

28/04/2020 - Toute reproduction interdite


Un avion de combat français Rafale se prépare à décoller du porte-avions français Charles de Gaulle en Méditerranée, le 6 mars 2019.
Jean-Paul Pelissier/Reuters
De Meriadec Raffray

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