Bien que partie prenante des Accords d’Abraham, l’Arabie saoudite de l’homme fort du royaume, Mohammed ben Salman (MBS), n’a pas encore franchi le pas d’une officialisation des relations – certes discrètes mais déjà profondes – avec l’État hébreu. Il y a plusieurs raisons à cela. Locales comme régionales. Or, l’une des plus importantes et des plus paradoxales demeure l’arrivée à la Maison-Blanche du démocrate Joe Biden, qui se voulait pourtant le grand « pacificateur » des tensions dans la région…

L’édito international de Roland Lombardi

Depuis la pandémie de la Covid et les crises pétrolière et financière qui l’ont suivie, mais surtout avec la défaite de son principal parrain international Donald Trump, en novembre 2020, (le second étant Vladimir Poutine depuis le « Pacte de Moscou » de 2017), Mohammed ben Salman (alias MBS) est dans une mauvaise passe.

Dès son élection, le président Joe Biden a voulu revenir dans l’accord sur le nucléaire iranien. Même si la normalisation, sans réelles contreparties iraniennes et tant souhaitée par la Maison-Blanche, est toujours dans l’impasse à l’heure où sont écrites ces lignes, elle suscite toujours de l’inquiétude à Riyad.

D’autant plus que l’administration Biden veut toujours, en parallèle, se distancier de l’Arabie saoudite ou du moins de l’homme fort du royaume, le prince héritier Mohammed ben Salman.

Durant sa campagne, le candidat démocrate et ses équipes s’étaient déjà montrés très critiques envers MBS, fustigé pour son rôle dans les tortures et l’assassinat du journaliste dissident - et proche des Frères musulmans - Jamal Khashoggi, le 2 octobre 2018, au consulat saoudien à Istanbul. Aujourd’hui, les influenceurs de Doha et des Frères musulmans comme le lobby antisaoudien (surtout anti-MBS) ont de nouveau pignon sur rue dans les arcanes du pouvoir à Washington, au sein du parti démocrate et auprès des idéologues qui entourent l’actuel président américain.

MBS s’était préparé à composer avec l’administration Biden, qui lui est franchement hostile et qui aimerait bien qu’il soit déchu de son titre de prince héritier. Pour montrer patte blanche au pouvoir démocrate, MBS avait alors décidé la levée de l’embargo du Qatar et une « réconciliation » avec le petit émirat en janvier dernier. En dépit de ce premier geste afin de réhabiliter son image, le gouvernement américain a décidé en mars de publier le rapport de la CIA sur l'assassinat de Jamal Khashoggi, qui accuse directement le prince héritier d’avoir « validé » l'opération visant à « capturer ou tuer » le journaliste. C’est toujours dans l’espoir de revenir en odeur de sainteté sur les bords du Potomac que MBS a relancé en avril la reprise officielle des contacts entre Riyad et Téhéran à Bagdad, dans l’optique d’une résolution du conflit yéménite, et a aussi engagé le réchauffement de ses relations avec Ankara, même s’il nourrit une rancœur tenace et personnelle envers Erdoğan…

Or, rien n’y fait. Après un gel provisoire des ventes d’armes au royaume, Biden a décidé en septembre dernier de retirer les missiles Patriot américains d’Arabie saoudite. Puis il a levé l’interdiction imposée par ses prédécesseurs de consulter des documents confidentiels traitant des soupçons de liens entre le gouvernement saoudien et deux des pirates de l’air du 11 septembre.

Certes, depuis ces dix mois de fiascos successifs dans les affaires régionales, l’administration Biden semble vouloir revenir au pragmatisme. Il n’en demeure pas moins qu'au sein de l’Entente Riyad-Le Caire-Abou Dhabi, MBS demeure encore le plus isolé et ostracisé. Le Président égyptien Sissi - « Le dictateur préféré de Trump » (dixit Biden) - s’est déjà réhabilité aux yeux de Washington depuis son rôle de pacificateur lors de la dernière guerre de Gaza. Et Mohammed ben Zayed est relativement « protégé » par les Accords d’Abraham signés avec Israël à l’automne 2020.

Israël, la carte secrète de MBS

C’est peut-être du côté de l’État hébreu que se trouve la dernière solution du futur roi saoudien pour redorer son blason auprès des Américains, et surtout auprès du locataire de la Maison-Blanche connu pour son soutien indéfectible à Israël et ce, en dépit de son entourage de plus en plus antisioniste…

MBS (comme Sissi, d’ailleurs) a joué un rôle important dans la signature des accords de paix entre Israël, les EAU, Bahreïn puis le Maroc et le Soudan. Le jeune prince avait rencontré secrètement le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, à Neom, une ville balnéaire saoudienne en novembre 2020, afin d’en être partie prenante. Et lorsqu’on connait les liens entre Riyad et Manama, on en déduit aisément que le Bahreïn n’aurait jamais pu signer un tel accord avec Jérusalem sans l’aval saoudien…

À l’époque, MBS aurait préféré que ce soit son père qui franchisse ce pas historique. Car celui-ci aurait alors moins attiré les foudres des durs du royaume opposés à cette politique, comme l’ont attesté les déclarations de l’ancien chef des renseignements saoudiens, le prince Turki al-Fayçal. De toute manière, le roi Salman était lui aussi réticent, question générationnelle…

Ni les négociations, ni les pressions de Trump et de son fils, durant une année, ne sont finalement pas parvenues à convaincre le vieux patriarche. De plus, avec la perspective de plus en plus prégnante d’une défaite du président américain sortant, sûrement conseillé par son ami et gendre présidentiel Jared Kushner, ainsi que par le « Mazarin de Trump », le secrétaire d’État Mike Pompeo, MBS a réajusté sa stratégie et décidé de différer la signature de la paix avec les Israéliens. En effet, alors que Trump et Netanyahou étaient en train de sortir de l’équation, il devenait ainsi plus judicieux de garder cette carte maîtresse pour un autre moment plus opportun.

MBS et son père pourraient ainsi, par exemple, annoncer un traité de paix avec Israël si les démocrates ne parvenaient toujours pas à retrouver la route de la raison et du réalisme quant au rôle du prince héritier, finalement plutôt positif pour l’Occident dans la région. Et donc, si les pressions américaines devenaient vraiment intenables pour le royaume.

Ben Salman veut, comme son voisin émirati actuellement, bénéficier de tous les avantages générés par une paix, une alliance et le commerce avec l’État hébreu, qui pourra par ailleurs lui fournir d’efficaces systèmes de défense antimissile.

À titre d’exemple, pour les EAU, le montant des échanges atteint 600 millions de dollars (hors investissement) sur les sept premiers mois de l'année dans l'aviation, les services financiers, la cybersécurité et la culture.

La reconnaissance d’Israël par l’Arabie saoudite n’est donc qu’une question de temps et d’opportunité.

À moins que le futur roi attende d'être bien installé sur le trône pour officialiser son rapprochement avec Jérusalem, et offrir ce nouveau gage de bonne conduite à Biden pour renouer de meilleures relations avec Washington au commencement de son règne de monarque absolu.

En attendant, il devra redoubler de prudence, éviter les pièges, et avoir définitivement purgé le royaume de tous ses ennemis encore présents dans l’État profond saoudien...

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778



14/11/2021 - Toute reproduction interdite


Le prince héritier saoudien Mohammed Bin Salman rencontre l'envoyé présidentiel spécial des États-Unis pour le climat John Kerry, à Riyad, en Arabie saoudite, le 16 juin 2021.
© Bandar Algaloud/Courtesy of Saudi Royal Court/Handout via Reuters
De Roland Lombardi