Economie | 5 décembre 2018

Après les Printemps Arabes, un Jihad Numérique

De Emmanuel Razavi
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Alexandre Del Valle est géopolitologue et docteur en Histoire contemporaine. Spécialiste de l’organisation des frères Musulmans, il est auteur du best seller géopolitique « La stratégie de l‘Intimidation » (éditions de l’Artilleur 2018).  Interview

 

Existe-t-il un projet d’entrisme islamiste dans les sociétés françaises ?

Oui, tant à partir des processus de « charià compliance », qu’à travers les participations d’Etats et de milliardaires islamistes liés aux Frères musulmans, qu’à travers les investissements de sociétés qataries ou fonds du Qatar dans les grandes firmes nationales, qu’à travers l’activisme des « nouveaux tigres anatoliens » et autres oligarques islamistes proches du président turc Erdogan, sans oublier les nouveaux cols blancs fréristes et les infiltrations des syndicats et comités d’entreprises. Enfin, en tant qu’employés, les militants islamistes ont particulièrement pénétré ces dernières années les secteurs des transports (par exemple à la RATP), du gardiennage-sécurité, des supermarchés et du bâtiment sans oublier les administrations publiques en tout genre, les aéroports et ports.

 

 Assiste-ton à une nouvelle stratégie des islamistes, qui consisterait en un jihad économique via les réseaux sociaux ?

Oui, depuis des mois, comme l’a révélé le site d’informations géopolitiques Globalgeonews.com, la nouvelle stratégie des Frères musulmans consiste à utiliser les réseaux sociaux et le « jihad numérique » pour lancer une « révolution 2.0 » ou une sorte de « second temps » du printemps arabe destiné à renverser les dictateurs (laïques, nationalistes ou mêmes wahhabites) de Al-Sissi en Egypte ou Assad en Syrie en passant par Mohamed Ben Salmane en Arabie saoudite. Ils veulent ainsi faire accéder au pouvoir, progressivement, les Frères musulmans en subvertissant les valeurs démocratiques, en misant à fond sur les réseaux sociaux et en associant à ce « printemps arabe numérique » un « jihad économique » fondé sur l’arme du boycott des grandes entreprises liées aux pouvoirs « despotiques » régionaux visés par les Frères.  Les grandes firmes occidentales sont, pour ces activistes, associées à ces pouvoirs et désignées à la vindicte publique comme responsables de la « vie chère » afin de gagner les cœurs et les suffrages des masses populaires et des déshérités.

 

Cette stratégie est-elle soutenue par des états comme la Turquie d’Erdoghan et le Qatar ?

Bien sûr ! Ces deux Etats sont respectivement les parrains financier et idéologique des Frères musulmans. Au Qatar, tout d’abord, c’est le « frère » Jassim Sultan (expert en communication médiatique et féru de réseaux sociaux) qui a théorisé depuis des années la nouvelle stratégie de la confrérie visant à renverser les Etats arabes pour y mettre à leurs têtes des Frères musulmans grâce à l’entrisme dans les médias, les milieux économiques, les institutions, l’armée, les universités, les syndicats et les partis politiques conservateurs. C’est dans ce contexte qu’a émergé, jusqu’à devenir médiatiquement hégémonique, la télévision qatarie Al-Jazeera, et, plus récemment, sa version 2.0 web, encore plus noyée dans une rhétorique « progressiste », « AJ+ ». Quant à la Turquie, elle est le nouveau bras armé à la fois du Qatar (face aux Saoudiens) et des Frères musulmans, puisque Erdoghan, qui a rejoint la Confrérie, a accueilli tant les branches terroristes-guérillas des Frères (le Hamas et les rebelles-jihadistes syriens), que les opposants fréristes palestiniens, égyptiens, saoudiens (comme Khashoggi), etc.

 

Pourquoi la France semble-t-elle particulièrement ciblée ?

La France est par excellence le pays de la « mécréance », de la laïcité « impie », de la révolution française, elle abrite la plus grande communauté juive d’Europe, la franc-maçonnerie la plus laïque, et elle a selon eux une tradition à la fois croisée (« fille aîné de l’Eglise »), coloniale et « blasphématrice » (Lumières et Révolution française), dont découle l’offense de Charlie Hebdo… Cela fait beaucoup de tares pour la mouvance islamiste. Dans ce contexte, et parce que cette France honnie par les islamistes de tous poils soutient par ailleurs les « apostas » Bouteflika en Algérie, Al-Sissi en Egypte, Zayed aux Emirats, Mohamed VI au Maroc, la France doit être « punie » par le Jihad terroriste pour Al-Qaïda, Boko Haram, Ansar Dine ou Daech, et par le « jihad économique » pour les Frères musulmans… D’où la campagne de boycott manipulée par la branche « jeune » des Frères au Maroc. Cette campagne ou « jihad économique 2.0 » qui a notamment frappé la société Danone, et jadis Auchan, vise en fait les firmes « infidèles » accusées de faire le jeu des despotes locaux ennemis des Frères comme le roi du Maroc Mohamed VI, ou son homologue jordanien Abdallah, sans oublier Al-Sissi en Egypte, MBS et son père en Arabie saoudite et Zayed aux Emirats arabes unis, ces trois derniers pays étant en guerre totale contre les Frères musulmans.  Sont également visés en Algérie Total, Renault, Sanofi, Lesieur …

 

Comment ces sociétés françaises se protègent-elles de cette menace ?

Les sociétés françaises sont pour l’heure peu préparées et informées sur les origines et stratégies déployées de façon souterraine par les « jihadistes économiques » que sont les branches modernes des Frères, dont la travail réticulaire, horizontal et déterritorialisé est complémentaire de la stratégie de conquête du pouvoir des branches politiques plus traditionnelles. Il est temps que les sociétés s’informent et développent, comme pour faire face au terrorisme, un « contre-discours ». Cependant, l’arme du boycott, une fois lancée, est très difficile à contrer depuis la France sans une action déterminée et massive de l’Etat lui-même visé (Maroc, Jordanie, etc.) hélas souvent impuissant face à ceux qui se présentent avec un succès populaire incontestable comme les ennemis des produits trop chers.

 

Que font les pouvoirs publics face à cette menace ?

Pas grand-chose ! Il est temps qu’ils s’informent et affinent leur contre-discours. Globalgeonews donne des informations très riches sur ce nouveau phénomène de « révolutions arabes numériques » ou « jihad du boycott », hélas largement méconnu en Europe et notamment des patrons français. Dans mon dernier ouvrage, « La stratégie de l’intimidation » (L’artilleur, 2018), je déplore cette profonde ignorance de l’Occident qui a toujours un coup de retard sur les différentes formes de jihad : le terrorisme, le jihad culturel, le « jihad by courts » (juridique) et maintenant le « jihad économique 2.0 » ...

 

 

Interview publiée en partenariat avec Corse Matin 

01/12/2018 - Toute reproduction Interdite 


Image incitant au boycott de l'huile Lesieur sur les réseaux sociaux
DR
De Emmanuel Razavi

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