Société | 8 mars 2021

Antilles-Guyane : un trafic de cocaïne ininterrompu depuis quarante ans

De Ian Hamel
4 min

En 1980, un douanier fraîchement débarqué en Guyane découvrait que le trafic de drogue passait par ce département français d’outre-mer. En 2021, plus de 40 % de la cocaïne consommée en France métropolitaine transite par les Antilles-Guyane. 

                 Reportage de Ian Hamel, de retour de la Caraïbe

Si vous embarquez sur un vol entre Cayenne et Orly, il n’est pas impossible de vous soyez assis à côté d’une « mule ». Comprenez un individu transportant dans son estomac un ou deux kilos de cocaïne. A moins que la poudre blanche ne soit cachée dans des fruits, ou dissimulée dans le double fond d’une valise. Le problème pour les douanes, c’est qu’il n’y a pas une mule par vol, mais dix, vingt et même trente ! Les trafiquants dénoncent eux-mêmes l’une de leurs petites mains pour que toutes les autres puissent passer tranquillement les contrôles. « Nous sommes sur une zone de rebond entre l’Amérique du sud et l’Europe. En raison du chômage qui règne aux Antilles-Guyane, il est facile pour les trafiquants de recruter des jeunes qui acceptent de transporter de la drogue. On leur donne 3-4000 euros et un billet aller-retour pour Paris où ils pourront faire la fête », explique le commissaire divisionnaire Laurent Chavanne, directeur zonal de police judiciaire à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).

Les « mules » ne sont qu’un outil accessoire pour le grand banditisme, si l’on en juge les prises réalisées ces derniers mois dans les trois départements tricolores d’Amérique. En octobre 2020, les policiers de l’Office antistupéfiants (Ofast) mettent la main sur 594 kilos de cocaïne dans un container au port du Dégrad-des-Cannes, en Guyane française. Parmi les quatre suspects arrêtés, une figure locale du syndicalisme du port… En décembre, les douanes de Martinique saisissent 750 kilos de cocaïne dans un go-fast des mers, un hors-bord équipé de deux moteurs de 300 chevaux. Ils arrêtent un Martiniquais et un Vénézuélien. Un complice se noie en tentant de fuir.

De la drogue par colis postaux

En janvier 2021, c’est carrément 4,2 tonnes de cocaïne que la vedette de surveillance française Germinal interceptent sur un navire de pêche vénézuélien au large de l’île indépendante de la Barbade. Le même mois, un couple se fait interpeler à l’aéroport de Cayenne avec 40,8 kilos de cocaïne dans ses valises. Enfin, en février, cette fois au large de l’île française de Saint-Martin, la vedette Germinal met la main sur 364 kilos de poudre blanche sur un go-fast, sans marques de nationalité. Une opération menée en coopération avec les États-Unis. Des succès incontestables dans la lutte contre la drogue que la presse locale salue toujours avec les mêmes titres : « Saisie record » et « un (nouveau) réseau de trafic de cocaïne démantelé ».

Ne faut-il pas rappeler qu’en 1980 le douanier Jean-François Couteau, qui venait d’être muté en Guyane française, mettait la main à lui tout seul sur 11 kilos de cocaïne ? Grâce à son flair, on “découvrait“ que la drogue d’Amérique du sud, notamment de Colombie, transitant par le Suriname (l’ancienne Guyane néerlandaise), passait par un département français. Aujourd’hui, l’Ofast estime que 40 % de la cocaïne consommée en France métropolitaine n’arrive pas directement des pays producteurs. Elle passe par les Antilles-Guyane. Depuis plus de quarante ans, n’aurait-il pas été possible d’imaginer des systèmes susceptibles de contrôler la totalité des passagers des avions se posant à Paris ? « Ces réseaux sont très bien huilés pour acheminer leurs marchandises. La drogue est aussi envoyée dans des colis postaux. Les trafiquants sont capables de créer des sociétés de déménagement », souligne le commissaire Laurent Chavanne.

Djihadistes et trafiquants

Cette économie souterraine ne serait-elle pas aussi susceptible d’alimenter l’islam radical ? Ce risque n’échappe pas aux Américains aux Espagnols. Dans une étude intitulée El islam radical en Latinoamérica y el Caribe, l’Institut espagnol d’Études stratégiques écrit en 2017 que certains pays des Antilles et d’Amérique du sud sont déjà des foyers du terrorisme islamique, et qu’il existe des connections entre les djihadistes et les trafiquants de cocaïne, en particulier en Jamaïque. Mais sur ce sujet délicat, ni les autorités ni les médias locaux ne souhaitent aborder le sujet… de peur d’effrayer les touristes, principale source de revenu des départements d’outre-mer. Malgré tout, à l’aéroport de Pointe-à-Pitre, de grandes affiches conseillent aux familles et aux amis d’agir « avant qu’ils partent ». Elles évoquent la « radicalisation violente » et « l’enrôlement djihadiste ».

Le journaliste de télévision André Berthon a pris sa retraite en Martinique. Il a mis les pieds dans le plat en publiant en 2017 un polar intitulé Carême de sang aux Antilles (Caraïbes Editions). Il y est question de drogue, mais aussi de terrorisme. Dans ce roman, où la fiction est souvent proche de la réalité, André Berthon évoque la conversion bien réelle à l’islam radical dans les prisons françaises de jeunes délinquants martiniquais et guadeloupéens. Ces nouveaux convertis reviennent ensuite dans leurs îles natales…

05/03/2021 - Toute reproduction interdite


Affiches de prévention à l'aéroport de Pointe
Ian Hammel
De Ian Hamel

À découvrir

ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don