Environnement | 8 juin 2021
2021-6-8

Anne Fornier : « L’une des causes du dérèglement climatique est due aux volcans »

De Fild Fildmedia
5 min

Disciple d’Haroun Tazieff depuis plus de vingt ans, Anne Fornier,  fondatrice de la Volcano active foundation, étudie les volcans actifs de notre planète afin de prévenir des catastrophes. Rencontre avec une volcanologue  dont les travaux – salués par l’ONU – tentent de trouver une nouvelle origine responsable des changements climatiques de notre planète.

Entretien conduit par Alixan Lavorel.

Fild : En quoi les volcans ont-ils un lien avec le dérèglement climatique ?

Anne Fornier : Nous avons oublié que l’une des causes du dérèglement climatique est due aux volcans. Si l’un d’eux entrait en éruption de façon extrêmement forte comme celui de Tambora en Indonésie* le 10 avril 1815, il y aurait alors tellement de cendres et d’aérosols dans la stratosphère que cela perturberait le rayonnement du soleil. Toute la planète serait alors refroidie pendant un ou deux ans, avant que ne s’accentue le réchauffement climatique avec les écarts thermiques. Depuis 2017, on a découvert 97 volcans sous la calotte glacière en Antarctique. Quarante-deux ont déjà été identifiés. Ils sont actifs et ont créé des grottes avec des températures avoisinant les 25-26 degrés. Cela signifie que la fonte des glaces est aussi liée aux volcans qui sont en-dessous.

Fild : Quelle est l’importance de se rendre sur le terrain, au contact des volcans ?

Anne Fornier : Quand on va sur une zone volcanique, il y a des sons et des sensations inégalables. On sent que c’est vivant, que la terre respire et que l’on n’a aucune maîtrise. Le terrain, c’est là où on apprend le plus, en travaillant en coopération avec les équipes locales. Ces dernières ont d’ailleurs plus de mérite que des chercheurs en université derrière un ordinateur : ils sont à même de voir les conséquences qu’auraient ces éruptions sur la population.

Fild : La France est-elle un pays pionnier en matière de volcanologie ?

Anne Fornier : La France est l’un des seuls pays à avoir cette conscience du danger des volcans. Notamment grâce à Haroun Tazieff dans les années 1980-1990. Au niveau international, l’ONU n’a que très récemment pris en compte du risque volcanique au sein du United Nations office of Disaster Risk Reduction ( UNDRR), un organisme chargé de la réduction des risques de catastrophes. Le mot volcan a été mentionné pour la première fois il y a seulement un an ! Les choses bougent, mais très lentement.

Fild : Quid de Greta Thunberg ? A-t-elle eu un rôle néfaste pour la science en général ?

Anne Fornier : Elle a une voix, c’est certain. Maintenant, donner des leçons à 16 ans cela m’étonne toujours. Comment avoir, à cet âge, une connaissance parfaite d’un sujet aussi complexe que le dérèglement climatique ? C’est un peu irrespectueux vis-à-vis des personnes qui ont dédié leurs vies à ces causes particulières d’arriver en disant « moi, Greta Thunberg, je les connais déjà mieux que vous ». Je sais même qu’elle utilise les dernières phrases de chercheurs ou le résumé des études scientifiques pour sa communication et être plus crédible. Pas sûr que ce soit la meilleure méthode pour avoir un discours cohérent. Si elle a éveillé les consciences, elle l’a fait avec un raccourci. Moi je me bats pour la conscience réelle. En prenant des raccourcis, on ne peut pas trouver de solutions aux problèmes.

Fild : Quel est le rôle de l’activité volcanique dans le dérèglement climatique ?

Anne Fornier : C’est difficile à évaluer, les recherches sur le lien entre volcanologie et dérèglement climatique n’en sont qu’à leurs débuts. Cependant, on sait par exemple que les volcans influent sur la dilatation thermique de l’eau et donc la montée des océans. En Indonésie en 1991, le Pinatubo est entré en éruption. Une étude récente a montré que l’évolution du niveau de la mer a été généré par cette activité volcanique. Les précipitations avaient diminué et les molécules d’eau de mer ont été dilatées, ce qui a augmenté son volume. Aujourd’hui, on sait qu’il y a plus de volcans sous-marins que terrestres sur la planète. Il est donc très important de ne pas les oublier dans l’équation.

Fild : Où en sont les recherches sur la volcanologie ?

Anne Fornier : Il y a un principe que l’on applique en volcanologie, qui est celui de l’occurrence. C’est-à-dire savoir quand une éruption est susceptible de se reproduire. L'indice d'explosivité volcanique va de 0 pour les éruptions non-explosives très fréquentes, à 8 pour les éruptions apocalyptiques extrêmement rares. Par exemple, celles de type 0, 1 ou 2 se produisent chaque semaine. En revanche, celles classées 7 ou 8 ne se produisent que très rarement, tous les 1000 à 10 000 ans. Selon ces échéances, on pourrait de nos jours à nouveau avoir affaire à une grosse explosion. Certains volcans sont des mastodontes, comme le Yellowstone aux États-Unis. S’il entrait dans une forte éruption, il raserait un tiers du pays. Les chercheurs américains alertent aujourd’hui sur ces menaces qui se trouvent sous le sol. La recherche en volcanologie est d’autant plus importante car 60% des volcans actifs au monde n’ont pas de systèmes de surveillance au sol. Il est compliqué d’évaluer la dangerosité d’un volcan que l’on ne connaît pas, sans argent ni recherches. Pourquoi le financement n’arrive-t-il pas ? Pourquoi les gouvernements ne prennent-ils pas la mesure du risque ? Tout simplement parce que l’on agit avec une politique de fatalité, en se disant que de toute façon on ne pourra pas arrêter l’éruption, et qu’au pire elle n’arrivera pas dans les cinq ans. Donc si un problème se pose, ce sera pour les autres.

Fild : Y a-t-il des risques concrets pour les Européens ?

Anne Fornier : L’Europe possède aussi son Yellowstone. Il se trouve sous Naples et il est environ 100 fois plus imposant que le Vésuve. Quand on voit ce qu’a fait ce dernier en 79 à Pompéi, imaginez qu’il n’était que de type 5 par rapport à son cousin du Campi Flegrei – le nom de la zone où se trouve le supervolcan européen – situé, lui à 7-8 sur l'indice d'explosivité volcanique. Son éruption serait cataclysmique. Pour vous donner un exemple, une éruption similaire à la sienne se serait produite il y a 70 000 ans à Toba en Indonésie et aurait conduit à la quasi-disparition de la vie sur Terre. Seulement 5 000 à 10 000 être vivants auraient survécus.

* à ce jour l’éruption la plus puissante référencée depuis 10 000 ans, à l’origine de ‘‘l’année sans été’’ de 1816 et de la mort indirecte de 90 000 personnes selon les estimations, ndlr

03/06/2021 - Toute reproduction interdite


La volcanologue Anne Fornier
© Katherin Wermke/DR
De Fild Fildmedia