Renaud Dubois est le directeur de la maison d’édition Amphora. Leader sur le marché de l’édition sportive, cet hyperactif cartonne avec des projets de livres originaux, qui concernent aussi la notion de résilience. Il vient de créer un label de littérature générale avec la romancière et scenariste Caroline Bongrand.

                                             Entretien conduit par Marie Corcelle.


Fild : Quel est votre parcours ?

Renaud Dubois
: J’ai arrêté mes études à 17 ans. Me confronter au monde professionnel m’a toujours attiré, je voulais être acteur de ma vie alors que j’avais l’impression de la subir pendant ma scolarité. J’ai alors enchaîné différentes expériences dans le milieu de l’édition. Ma famille est dans le domaine du livre depuis plusieurs générations, c’est culturel. J’ai appris les différents métiers du secteur, de la fabrication à l’édition en passant par le commercial, en travaillant sur le terrain, en observant et en essayant d’apprendre des autres. Je suis un autodidacte complet mais j’ai toujours cru en mes possibilités.

Il y a 25 ans, on m’a approché car on connaissait mon amour pour le sport et que mon père réfléchissait à racheter une société. Mon contact m’a expliqué qu’il y avait une maison d’édition spécialisée dans le sport, Amphora, qui était à vendre. Elle avait une bonne réputation mais il fallait complètement la dépoussiérer car les propriétaires avaient arrêté d’investir depuis des années. J’en avais étudié le catalogue avec mon père et imaginé ce que nous pouvions en faire. L’aventure nous a semblé intéressante. Peu à peu, nous avons modernisé l’entreprise et rajeuni nos publications. Quelques choix judicieux nous ont permis de progresser pour finalement devenir les leaders de l’édition sportive en France.

Fild : Votre maison d’édition cartonne, alors que le marché connaît beaucoup de difficultés, notamment à cause de la crise sanitaire. Comment expliquez-vous votre succès ?

Renaud Dubois
: En fait, historiquement, Amphora était une des seules maisons à être spécialisée dans le domaine du sport. Et donc, par rapport aux éditeurs généralistes pour qui le sport était insignifiant, on avait cette expertise et ce positionnement spécifique qui nous a permis de jouer cette carte, avec un savoir-faire que les autres n’avaient pas.
Des grands groupes, comme Hachette avec Marabout ou Editis avec Solar, se sont par la suite plus sérieusement intéressés au sport, avec beaucoup de réussite d’ailleurs, et sont devenus nos concurrents directs. Ils ont compris que le sport était devenu un marché résolument porteur. En étant cynique, je dirais que le sport fait partie intégrante de notre ADN alors que, pour ces grands groupes, c’est une stratégie qui tient davantage de l’opportunisme. Grâce à notre savoir-faire, notre culture sportive et nos réseaux, nous sommes capables de publier des ouvrages que les autres sont incapables de produire. Alors que nous avons fait notre réputation grâce à la publication de livres principalement techniques et pédagogiques à l’intention des pratiquants, encadrants et étudiants, nous nous sommes progressivement diversifiés en proposant des livres d’investigation et des beaux-livres à l’intention d’un très large public. Nous avons rapidement rencontré le succès sur ces créneaux, notamment parce que nous avons toujours gardé l’exigence éditoriale qui nous caractérise. Hors de question de tomber dans la facilité !

Fild : Quels liens entretenez-vous avec le milieu du sport et quels sont vos partenaires ? Comment continuer à exister en restant indépendant ?

Renaud Dubois :
Aujourd’hui, les grands groupes passent des alliances et signent des partenariats. Nous sommes dans une société où les gros vont avec les gros. Solar, par exemple, a passé un partenariat avec L’Équipe. Ils appartiennent au groupe Vivendi et bénéficient donc de la force médiatique de Canal +. Nous devons résister et faire preuve de créativité pour rivaliser face à de telles machines.

Il y a trois ans, nous avons sorti un ouvrage sur le PSG qui a été un best-seller. Des révélations sur des journalistes de l’Équipe et une analyse de la place prépondérante de ce média dans le sport français et de ses pratiques, m’a valu des mises en examen de leur part pour diffamation. Le procès va avoir lieu prochainement et je n’ai franchement aucune inquiétude. À la même période, lorsque nous avons donc publié ce livre, le PSG a dit dans un communiqué que « L’Équipe est le média de la désinformation ». Le journal n’a pas réagi, il n’y a pas eu de poursuites. C’est sans doute plus facile d’attaquer une maison d’édition indépendante comme Amphora que le PSG et le Qatar… C’est d’autant plus étonnant qu’il est très rare qu’un groupe de presse attaque un éditeur. Nous faisons le même métier : transmettre, informer, éduquer…

Mais je tiens à rester libre et indépendant, à être en lien avec mes convictions et mes valeurs. Je ne ferai pas de concession.

Sinon, globalement, nous avons de très bonnes relations avec les médias, qu’ils soient spécialisés ou généralistes avec qui nous collaborons régulièrement.

Concernant le monde sportif, nous passons des partenariats avec des institutions importantes, dont des fédérations, pour être l’éditeur de leurs publications officielles.

Je pense que nous sommes respectés, que l’expertise de nos auteurs n’est plus à démontrer et que la qualité de nos publications est reconnue. Nous avons acheté la licence du livre officiel des 70 ans de la Formule 1, allons publier des manuels techniques labellisés Tour de France et avons signé un contrat de 3 ans avec Renault F1 Team pour devenir leur éditeur officiel. C’est un milieu concurrentiel, parfois dur. Il faut montrer que l’on est là, avec nos propres qualités, sûrs de notre force !

Fild : Envisagez-vous de vous diversifier ?

Renaud Dubois :
Comme je vous le disais, d’autres acteurs se sont progressivement intéressés au sport. Même si nous restons leader, il est évident qu’ils nous ont pris des parts de marché et qu’il fallait donc réagir. J’ai eu la chance, sans doute provoquée, d’avoir des opportunités de diversification et je n’ai donc pas hésité à les saisir. Dans un premier temps, j’ai créé le label Bold qui propose des parcours de vie et expériences de personnalités inspirantes. Nous avons sorti « 100 pensées positives » de Julie, dit « Douze Février », grande brûlée qui est devenue une influenceuse très suivie, véritable exemple de résilience que nous avions rencontré grâce à un partenariat passé avec l’agence Beyond. Puis nous avons publié « Fuck les complexes » de l’ancienne Miss France Malika Ménard qui se dévoile comme jamais et est allée à la rencontre de femmes ayant réussir à s’affranchir du regard des autres malgré leurs différences. Dernièrement, nous avons édité « Prisonnier de mon corps », le récit d’une rare sincérité d’un homme atteint de la maladie de Charcot. Il s’est livré uniquement grâce à ses yeux fixant un écran et à l’aide d’un logiciel retranscrivant ses mots. Je suis convaincu que toute rencontre a un sens et qu’il n’y a pas de hasard. J’ai fait la connaissance de Caroline Bongrand, auteure renommée qui a préfacé l’ouvrage. Lors d’un dîner improvisé, elle m’apprend qu’elle est la scénariste de Eiffel qui aura mis 22 ans à être enfin produit. Ce film sera l’évènement cinématographie français en 2021. Je lui propose alors de publier l’histoire folle de ce scénario qui aura été le combat d’une vie. Elle est immédiatement d’accord. Quelques jours plus tard, je crée un label de littérature générale, Sixième(s), dont je lui confie la direction.

Avec le recul, je me dis que tout est vraiment allé très vite. Il faut savoir oser et prendre des risques. C’est ce qui rend notre métier passionnant.

Fild : Dans quelle mesure la crise du covid vous a-t-elle impacté ?

Renaud Dubois
: Je pense que notre chiffre d’affaires va baisser d’environ 450 000 euros en raison de la fermeture des librairies pendant plusieurs mois. La situation a donc été économiquement stressante. Il fallait s’adapter au mieux et réagir vite, d’autant que nous avions un programme très ambitieux. Nous nous en sortons finalement plutôt bien par rapport à de nombreux acteurs de l’édition.

Mais j’aurai finalement vécu cette année si spéciale, indépendamment de l’aspect financier, comme une étape bénéfique pour l’avenir d’Amphora. Cette crise aura été l’occasion de me poser les bonnes questions, de réaliser un travail d’introspection et de réflexion sur l’avenir. Je reçois actuellement des manuscrits d’une force incroyable. C’est aussi la période que nous traversons qui veut ça.

De toute façon, ou bien vous subissez une crise, ou vous vous dites qu’elle a un sens et qu’elle peut être utilisée à bon escient. Pour Amphora, 2020 aura été une année charnière pour notre développement, et je considère qu’elle m’a permis de comprendre ce qui a du sens, ce qui est réellement important ou ne l’est pas. Notre maison s’en sortira très bien. Nous sommes solides, créatifs, motivés et ambitieux.

13/01/2021 - Toute reproduction interdite


Renaud Dubois, directeur de la maison d'édition Amphora
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De Fild Fildmedia