Environnement | 9 septembre 2020

Amérique du sud : silence, on brûle.

De Olivier Antoine
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Depuis le début de l’année, tandis que l’épidémie de covid-19 dicte son rythme à l’humanité, la terre brûle. Les incendies se multiplient de par le monde et plus encore sur le vaste continent américain, victime en série de feux de forêts aussi répétés que prévisibles. Outre l’ouest des États-Unis, l’Amérique du sud voit à nouveau ses écosystèmes grésiller, crépiter et finalement disparaître en fumée. Amazonie, Pantanal, Chaco, Cerrado, autant de biotopes dévorés chaque année par les flammes mais aussi par le silence.  

                                                                                       L’analyse de Olivier Antoine

Pris par les nécessités et les restrictions qu’impose la pandémie de coronavirus, les gouvernements sud-américains paraissent bien incapables face à un phénomène devenu récurrent dans cette région du monde et dont on peut craindre une recrudescence accélérée au cours de la prochaine décennie. Déjà, l’année 2019 avait donné le ton quand la terre s’était alors consumée à un rythme infernal. Cette année-là, aucun continent n’avait d’ailleurs résisté aux flammes. Qu’il s’agisse de feux accidentels, d’incendies criminels ou bien encore de méthodes liées à des cultures traditionnelles, la main de l’homme avait été omniprésente dans ce carnage tragique dont on s’était pris à imaginer, dans certains cas, que la fin du calvaire n’interviendrait qu’une fois le dernier arbre brûlé.

Outre l’Australie, la Californie, la Sibérie, l’Indonésie ou encore le bassin du Congo, l’Amazonie avait symbolisé cette impuissance réitérée, parfois volontaire voire franchement coupable, face à ce que l’on peut malheureusement désormais qualifier de non-évènement. Si, durant plusieurs années, la tendance générale avait été au ralentissement du rythme de la déforestation en Amazonie, il n’en restait pas moins que la forêt avait continué à subir incendies et coupes franches illégales tandis que d’autres écosystèmes avaient fait les frais d’un déplacement des fronts incendiaires dans l’indifférence la plus sourde.

En ce sens, l’année 2019 avait donc constitué une année de rupture, la déforestation battant de nouveaux records, et les images d’une Amazonie enflammée en avaient été le témoignage désolant. En faisant le tour du monde, celles-ci avaient provoqué un émoi généralisé dans la communauté internationale et même ouvert la voie à un conflit diplomatique entre le Président français, Emmanuel Macron, et son homologue brésilien, Jair Bolsonaro ; ce dernier ardent négationniste qui, face aux preuves les plus évidentes, n’avaient pas hésité à s’exclamer : « L’Amazonie ne peut prendre feu car la forêt y est humide. »

A l’instar des années précédentes, l’Amazonie n’avait pas été le seul écosystème à être ravagé par les flammes en Amérique du sud. En effet, Pantanal, Chaco, Chiquitano, Cerrado, autant de régions où des biomes indispensables à la biodiversité, à la captation du dioxyde de carbone et au renouvellement du cycle de l’eau, avaient souffert les conséquences des avancées de fronts agraires. Le long de ses lignes mouvantes et incendiaires, la déprédation de nouveaux espaces n’est autre que le reflet de conditions socio-économiques inégalitaires qui poussent des hommes à des femmes à se battre contre la nature. Il traduit aussi l’appétit de certains pays du continent à s’ériger en super puissance agricole, garante de la sécurité alimentaire mondiale, à l’image du Brésil ou bien de l’Argentine.

Aussi, en 2020, alors que le constat est déjà très lourd, les conséquences économiques et sociales de l’épidémie de coronavirus font désormais peser la menace d’une pression plus forte encore sur tous ces écosystèmes sud-américains. Après quelques mois, les records de déforestation, d’incendies et de perte de biodiversité s’égrènent à longueur de rapports d’ONG ou de tweets de personnalités mondiales. A nouveau l’Amazonie est érigée en symbole. Tandis que de Léonardo Di Caprio s’indigne, à juste titre, du sort réservé à la forêt amazonienne, allant jusqu’à défier par réseau social interposé le vice-président du Brésil, le reste du continent continue à s’embraser loin des caméras et des effets d’annonce.

Les chiffres sont particulièrement éloquents. Au cours des huit premiers mois de cette année, le Pantanal, plus grande zone humide la planète, trésor de la biodiversité mondiale, brûle intensément. Là, les incendies ont augmenté de 220,8% par rapport à l’année dernière. L’ampleur de la tragédie qui se joue dans le Pantanal est inédite depuis que l'Institut national de recherche spatiale du Brésil (INPE) a commencé à surveiller les départs de feux et effecteur ses premiers relevés dans la région en 1998. De nombreux experts avaient pourtant averti de la probable augmentation des départs de feux dans cette zone humide, notamment du fait de l'augmentation de la déforestation illégale, dont l’intensification, d'année en année, entraine une série de changements climatiques, tels que l'altération du cycle naturel des pluies.

Ailleurs, ce sont les forêts du Chaco, qui partent en fumée. En Argentine, près de 40 000 hectares ont été détruits par des incendies au cours du mois d’août. Deuxième forêt d’Amérique du sud, grande comme deux fois la France, le Chaco fait aussi l’objet d’une intense déforestation depuis des années. Ignorée des médias, cette vaste région abrite pourtant une cinquantaine d’écosystèmes différents et constitue une zone clé de la biodiversité mondiale. Là encore, on peut observer les brûlures du silence. Au cours des dernières années, ce sont plus de 4 millions d’hectares qui ont disparu au profit de l’élevage et de l’agriculture dans l’indifférence quasi générale.

A cela s’ajoute un autre phénomène tout aussi grave et inquiétant. S’il n’explique pas tout, il nous en dit long sur l’état de nos volontés à choisir nos combats pour cette planète. Ce sont les assassinats des défenseurs de l’environnement. Loin des discours et autres injonctions des dirigeants occidentaux sur la santé de la planète, ces sentinelles de l’ombre, hommes et femmes, constituent la véritable chair à canon des batailles environnementales dans les régions menacées. Selon l’ONG britannique Global Witness, la violence contre les défenseurs de l'environnement augmente d'année en année. En 2018, 164 crimes ont été enregistrés ; en 2019, ce nombre est passé à 212. Plus de la moitié de ces assassinats a eu lieu en Amérique latine, principalement en Colombie, au Brésil, au Guatemala et au Mexique. Ces soldats inconnus n’ont pas de moyens. Ces soldats inconnus, eux, n’ont pas de tombes.

En Amérique du sud, en 2020, la réalité est bornée. La forêt continue à brûler parce que des hommes ont faim. Des hommes meurent pour que la forêt brûle. Chaque année, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Prions alors pour que la faim disparaisse plus vite que la forêt et, peut-être, ces vagues incendiaires cesseront-elles enfin. En attendant, silence : on brûle.

10/09/2020 - Toute reproduction interdite


La fumée d'un incendie s'élève dans l'air alors que les arbres brûlent parmi la végétation du Pantanal, la plus grande zone humide du monde, à Pocone, dans l'État du Mato Grosso, au Brésil, le 3 septembre 2020.
Amanda Perobelli/Reuters
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