En Algérie, on ne compte plus les femmes tuées sous les coups  de leurs conjoints. Mais le voile se lève sur les violences qu’elles subissent et les réseaux sociaux ont révélé l’ampleur du drame.

                                                        Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah

 

Amal vit à Jijel, petite ville portuaire de l’est algérien dont personne n’aurait entendu parler si dans les années 90, elle n’avait été le fief de l’AIS, le bras armé du tristement célèbre Front Islamique du Salut. A cette époque, les femmes avaient été kidnappées, violées, tuées…

Aujourd’hui la guerre est bien loin mais les violences faites aux femmes perdurent. Amel les vit dans son corps régulièrement. La jeune femme de 35 ans, habite une pièce qu’elle partage avec ses deux enfants et un mari violent qui n’hésite pas à la frapper au moindre écart ou maladresse. Coiffeuse de métier, c’est elle qui fait vivre la famille. Son salon de coiffure n’est pas très fréquenté. Elle l’a ouvert il y a 10 ans déjà, grâce à un prêt ANSEJ que le régime Bouteflika attribuait à tour de bras au début des années 2000 pour obtenir une paix sociale. Dans son salon, elle passe plus de temps à essayer de dissimuler les coups qu’elle reçoit que de s’occuper de ses rares clientes. Quitter son mari ? Elle n’y pense même pas « Il me retrouvera où que j’aille et ne me laissera jamais en paix tant qu’il est en vie !».

Depuis le confinement, comme partout ailleurs dans le monde, les violences faites aux femmes n’ont cessé d’augmenter. Le cas d’Amel n’est malheureusement pas isolé.

Le 28 mai dernier, un homme se rend à la police et avoue qu’il vient d’égorger sa fille de 17 ans. Quelques jours avant, un autre tue sa femme en l’étranglant…

On peut remontrer cette chaîne infernale de féminicides sans qu’elle ne soit jamais rompue. Pendant que le virus nous menaçait, les femmes tombaient sous les coups de leurs maris, pères, frères, voisins…

Dans ce man’s man’s world, comme dirait James Brown, la femme, son corps, sa vie et sa mort sont entre les mains des hommes et cela est d’autant plus vrai dans des pays comme l’Algérie. En ces temps d’enfermement, elles sont condamnées à une double peine.

Selon Myriam Belala, Présidente de l’association SOS femmes en détresse, c’est à partir de la deuxième quinzaine du Ramadan que ces violences ont atteint leur paroxysme.

Appeler au secours, quitter le domicile conjugal n’est pas chose aisée. Condamnées à rester enfermées avec leurs bourreaux, les femmes sont de plus en plus nombreuses à utiliser les réseaux sociaux pour dénoncer leurs conditions de vie et la violence à laquelle elles font face tous les jours. L’anonymat leur permet de témoigner, leur parole d’être partagée, leur souffrance latente et silencieuse devient de plus en plus visible.

Mais la toile virtuelle est loin de résoudre leurs problèmes. Livrées à la pression sociale, les femmes choisissent souvent le silence et continuent d’encaisser les coups. Seulement 20% d’entre elles osent des actions en justice. Le manque d’accompagnement et d’aide psychologique en sont pour beaucoup.

L’association SOS femmes en détresse connaît bien ces insuffisances qu’elle ne cesse de dénoncer. 35 femmes vivent au sein de son centre d’accueil, « elles sont accueillies avec leurs enfants », rassure la présidente. Une précision de taille, car les rares centres d’accueil étatiques dédiés à cette cause les refusent. Séparer les mères de leurs petits c’est les condamner une fois encore au silence.

Depuis le début de l’année on dit que 18 femmes ont trouvé la mort, tuées par un mari, ex-mari, fils, père, voisin… Ce chiffre n’est pas officiel car en Algérie on ne compte plus les femmes qu’on tue. Ces statistiques sont celles que les associations et ONG ont pu vérifier. Aussi bizarre que cela puisse paraître, il n’y a pas de statistiques genrées en Algérie. Les dernières datent de 2012.

Ce silence autour de la mort des femmes est celui-là même qui les accompagne tout au long de leur vie.

Selon les statistiques, la moitié des femmes tuées le sont par leurs compagnons ou des membres de leurs familles. La moitié qui a survécu ne bénéficie d’aucune aide et continue d’encaisser les coups. « Dans la société algérienne on trouve que les féministes exagèrent, ça a toujours été ainsi. Mais à mon avis il va y avoir une confrontation plus importante dans les jours à venir. Il y a énormément de conservateurs et de réactionnaires qui n’aiment pas qu’on lutte pour les droits et les libertés. On vit actuellement une résurgence d’une partie de conservatisme mêlée à un utlra-patriotisme très réactionnaire vis-à-vis des femmes qui s’inscrit dans une constante islamo-baasiste », prévient Belala.

Selma. S est avocate. Elle-même a subi les coups de son conjoint avant de divorcer. Connaissant parfaitement ses droits, elle se rend à la police pour y déposer sa plainte. A sa grande surprise, les agents refusent de prendre sa déposition. Elle se souvient avec émotion de ce moment. « J’ai insisté, je les ai menacés et ils ont été obligé de le faire. Il a fallu que je me batte pour ce droit alors que je venais de me faire tabasser par mon mari », s’insurge -t -elle.

Lors du procès de son divorce, elle n’avait plus de preuve des violences qu’elle avait subi. Sa déposition avait mystérieusement disparu. « Les flics l’avaient déchirée. C’est une pratique courante. Il arrive souvent que –sous la pression familiale- les femmes reviennent pour demander à la police de retirer leur plainte. Alors ils le font à leur place et sans leur demander leur avis !».

En 2015, le code de la famille algérien a été amendé en criminalisant les violences faites aux femmes mais la « clause du pardon » demeure et fait figure d’épée de Damoclès : « La loi a le mérite d’exister bien sûr mais à la condition qu’on protège, qu’on accompagne, qu’on informe et qu’on puisse déposer plainte en toute sécurité. Si on ne donne pas les moyens à ces femmes, elles ne le feront pas. Or, quel moyen leur donne-t-on aujourd’hui mis à part de pardonner ? On a mis en balance le côté répressif et puis humanitaire et religieux. Ce n’est pas normal ! », objecte la Présidente de SOS femmes en détresse.

Dans son livre Nulle autre voix, l’autrice algérienne Maïssa Bey écrit : « Je suis ou je serai bientôt un personnage de roman. Un roman qui aurait pour mots-clés : Femme. Meurtre. Prison. Violence. Silence ». Ce roman s’écrit tous les jours dans une Algérie qui reste sourde à la détresse de ses femmes.

15/06/2020 - Toute reproduction interdite


Une femme qui a été maltraitée par son mari tient son enfant dans les bras au centre pour femmes maltraitées d'Alger le 3 novembre 2007.
Zohra Bensemra/Reuters
De Amira Géhanne Khalfallah

à lire aussi

à lire aussi

Aucun article disponible