Le 24 août 2021, l’Algérie a rompu de manière unilatérale ses relations diplomatiques avec le Maroc. Bouziane Ahmed Khodja, grand reporter et spécialiste du monde arabe, revient sur l’origine des tensions entre ces deux pays et les conséquences à venir.

Entretien conduit par Marie Corcelle      

Fild : Quelles sont les principales raisons de la rivalité entre le Maroc et l’Algérie ?

Bouziane Ahmed Khodja : Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, le Maroc a revendiqué une partie du territoire au sud-ouest de l’Algérie, à savoir les régions de Béchar et de Tindouf. Le royaume chérifien arguait du fait que la France avait mal délimité les frontières à l’époque coloniale, et que cette zone lui revenait de droit. En 1963, il y a eu des escarmouches entre les armées des deux pays, et ces frictions ont perduré dans les années 1970 – avec une déportation de milliers de Marocains par l’Algérie suite à des tensions entre le Roi Hassan II et le président Boumediene. Il faudra attendre les années 1980 pour que survienne une sorte d’entente avec le nouveau président Chadli Bendjedit. Il y a donc eu à cette époque une détente entre les deux pays, avec une réelle volonté de construire le Maghreb arabe. Mais au début des années 1990, l’Algérie a connu sa décennie noire, frappée par l’islamisme et le terrorisme, et a donc encore une fois fermé ses frontières. Cependant, il y a un problème toujours latent entre ces deux pays, à savoir la question du Sahara Occidental. Le Maroc souhaite voir sa souveraineté reconnue sur ce territoire, contrairement à l’Algérie qui soutient la République arabe sahraouie qui revendique l’indépendance du Sahara occidental.

Fild : Quelles sont les raisons officielles et officieuses de la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays ?
Bouziane Ahmed Khodja
: L’Algérie a vécu un drame écologique avec des incendies terribles qui ont dévasté des milliers d’hectares au nord et à l’est du pays. Le gouvernement algérien soutient que ces feux sont le fait du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK, mouvement séparatiste réclamant l’indépendance de la Kabylie, ndlr) et accuse le Maroc de soutenir et d’appuyer l’organisation. Beaucoup de pays ont essayé de raisonner l’Algérie en plaidant pour une enquête internationale indépendante afin de déterminer les causes de l’incendie. L’Algérie n’en a fourni aucune preuve, même si elle prétend en détenir. Il y a ainsi eu une exagération de la part du pouvoir algérien, car tout le bassin méditerranéen était soumis à des conditions météorologiques particulières, et il y a eu des incendies en Grèce, en Turquie en Espagne, en Tunisie… Des témoins sur place disent que la Kabylie est soumise à une longue période de sécheresse, ce qui aurait pu provoquer ces énormes feux. Mais l’Algérie préfère y voir la main criminelle du MAK, avec la bénédiction du Maroc. Toute la presse a été mobilisée pour blâmer le royaume chérifien, et le peuple est dorénavant unanime. Outre cette raison officielle, il ne faut pas oublier que l’Algérie s’est toujours voulue comme la Mecque des révolutions depuis les années 1970. En ce sens, elle appuie notamment la cause palestinienne. La normalisation des relations entre Israël et le Maroc n’a donc pas arrangé les choses, tout comme le récent scandale avec l’affaire Pegasus.

Fild : Quelles sont les répercussions régionales à prévoir ?

Bouziane Ahmed Khodja : L’Union du Maghreb arabe n’arrive pas vraiment à se constituer. Tous les pays de cette organisation voient un bénéfice à faire naître une union régionale, mais c’est un échec, et il y a une sorte de retour triomphal du tout sécuritaire, avec une fermeture des frontières. Au niveau de la stabilité régionale, cette rupture des relations diplomatiques entre Algérie et Maroc constitue un nouveau coup dur. Je crois que cela aura également un impact sur l’Union Africaine, car l’Afrique du Nord en est considérée comme la locomotive. Mais cette Union Africaine est divisée car le Maroc et l’Algérie ont leurs partisans au sein de l’organisation. L’Afrique du Sud soutient l’Algérie et le Sahara occidental, et le Maroc a récemment noué des relations avec une vingtaine de pays africains qui reconnaissent la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

Fild : Quelles conséquences économiques vont impacter l’Algérie et le Maroc ?

Bouziane Ahmed Khodja : La rupture des relations diplomatiques provoque des complications économiques pour les deux pays. Le Maroc importe des engrais, des combustibles, l’Algérie du textile… L’arrêt de ces échanges commerciaux va poser problèmes aux deux pays, et il y a un risque de voir la contrebande augmenter. Il y a un gazoduc, le GRE (Gazoduc Maghreb Europe) qui part d’Algérie, qui transite par le Maroc pour arriver en Espagne. Le Maroc fait donc payer un droit de péage à son voisin algérien qui s’élève à 200 millions d’euros par an. Le contrat vient à échéance le 31 octobre 2021, et l’Algérie a décidé de ne plus acheminer son gaz à travers le GRE. Ce qui veut dire que le Maroc va perdre cette source de revenus, mais aussi les 800 millions de mètres cubes de gaz qu’il prélève comme droit de passage. Les Algériens ayant prévu ce scénario qui leur porte également préjudice - puisqu’ils ne pourront plus s’approvisionner - ont construit un gazoduc direct de près de 200km entre la ville de Beni Saf en Algérie et Almeria en Espagne. Cependant, la capacité d’exportation est réduite ; Alger ne pourrait pas fournir tout le gaz nécessaire à travers ce gazoduc, mais promet une amplification du volume. Je pense donc que les Algériens ont une carte à jouer, comme fournir du gaz liquéfié par bateau pour compenser les pertes du GME.

30/08/2021 - Toute reproduction interdite


Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, anime une conférence de presse à Alger, le 24 août 2021.
©Abdelaziz Boumzar/Reuters
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