Les frontières terrestres fermées depuis 1994, le conflit permanent autour de la question Sahraouie et une longue crise de confiance entre l’Algérie et le Maroc ont abouti à une rupture de leurs relations diplomatiques le 24 août dernier. La région connaît un regain de tensions au moment où la situation en Libye est précaire alors que le Sahel s’enlise de plus en plus dans la violence. Si les deux pays ne retrouvent pas la voie du dialogue et de la négociation, alors l’affrontement armé est un risque majeur. Dans ce contexte, les accusations d’espionnage fusent et démonstrations de force fusent de part et d’autre.

L’analyse de Bouziane Ahmed Khodja.

L’Algérie est considérée comme étant le 6ème importateur d’armes dans le monde. Ce pays a augmenté de 64% ses importations militaires lors des cinq dernières années par-rapport á la période 2011-2015. Le Maroc a quant à lui réduit son effort d´armement en baissant ses importations de 60% pour la même période. La Russie est le principal fournisseur en armes de l’Algérie avec un taux de plus de 60% du volume global des importations. Suivie de la Chine 12% et de l’Allemagne 9%. Le budget de l’armée algérienne est de plus de 10 milliards de dollars par an. Et sa modernisation s´est transformée en une « arsenalisation » lourde. Ce qui la rend bien supérieure à l’armée marocaine.

Pour sa part, le Maroc a réduit son effort d’armement en baissant ses importations de 60% pour la même période. Le royaume se positionne à la 29ème place parmi les 40 pays les plus gros importateurs d’armes au monde. Les États-Unis sont le principal fournisseur du Maroc avec 90% du volume global, suivi de la France avec un timide 9,2% et un tout petit 0,3% pour le Royaume-Uni.

Les chiffres attestent donc ainsi d’une possible escalade militaire entre les deux parties si un quelconque incident advenait sur la frontière entre les deux pays. Dans ces zones à haut risque, l’Algérie comme le Maroc ont renforcé leurs positions, en y multipliant le nombre des effectifs et des armes lourdes. Le conflit armé qui perdure entre le Maroc et le front Polisario représente aussi un risque majeur d’embrasement dans la région.

« Un conflit armé ne serait pas à écarter vu les tensions très fortes qui animent les deux parties. La mise en état d’alerte permanent au niveau des forces stationnées aux frontières des deux pays est un indice de la grande méfiance qui règne entre les différents protagonistes. Entre 2016 et 2020, l’Algérie et le Maroc ont importé à eux seuls 70% de toutes les importations du continent africain. » explique un général-major à la retraite*. Un indice de plus…

L’espionnage, le Casus belli évoqué par l’Algérie.

L’affaire Pegasus qui a révélé l’espionnage marocain auprès de centaines de personnalités politiques étrangères a mis les Algériens sur les nerfs. Touchés dans leur orgueil, les patrons militaires algériens ont été abasourdis. Le pays qui a investi des centaines de millions de dollars dans la modernisation de ses technologies informatiques et de protection, de lutte contre les écoutes et les Hackers s’est révélé très vulnérable. La guerre électronique tant vantée par les services algériens et la hiérarchie militaire a ainsi montré ses faiblesses.

Cette affaire, couplée avec la normalisation des relations entre le Maroc et Israël a été un motif supplémentaire de rupture diplomatique entre l’Algérie et le royaume chérifien.

Les inquiétudes marocaines se sont accrues, d’autant plus que l’Algérie est en passe d’acquérir un logiciel d’espionnage, d’écoutes téléphoniques et d’interception de communications. D’une valeur de 78 millions de dollars, cette technologie avancée sera acquise auprès de la société américaine basée en Californie, Polaris Wireless.

Les deux pays sont engagés depuis plus de deux ans dans une guerre violente à travers les réseaux sociaux et le web. Ce sont des attaques ciblées et l’armée algérienne a évité en un mois plus de 35.000 attaques cybernétiques comme l’a révélé un rapport confidentiel du ministère de la défense nationale algérien remis au Chef d´État-major de l’Armée algérienne, le général Saïd Changriha. Selon ce même rapport, les services de sécurité algériens avaient même identifié qu’une société écran des services israéliens dénommée « Quadream », basée à Chypre, a fourni aux services marocains des logiciels espions pour hacker les sites web des institutions algériennes. Le ministère de la Défense algérien subit plus de 21.000 attaques quotidiennes, alors que le reste des institutions étatiques subissent en moyenne 18.000 attaques chaque jour.

Le Maroc a du mal à réfuter ces accusations même si le département des Affaires étrangères les considère comme « fantaisistes » et purement « imaginaires ». L’Algérie, de son côté, ne chôme pas. Des cellules secrètes et non localisables ont été installées dans le pays mais aussi à l’étranger, notamment en France et en Espagne pour lancer des campagnes de déstabilisation politique et de dénonciation d’atteinte aux droits de l´Homme de la part du Makhzen marocain.

Quel dénouement ?

Les deux pays sont en conflit politique depuis les années 60 avec des tensions majeures. Cette fois-ci, il semble que les relations n’aient jamais été aussi mauvaises et que ce climat politique conflictuel s’inscrive dans la durée. Tant que les deux régimes sont en place, ils ont besoin l’un de l’autre comme ennemi, même virtuel, ou une simple menace. Ils ont tout intérêt à semer la peur et faire sentir à leurs peuples respectifs que la menace du voisin est bien réelle. Leur existence et leur survie en dépend.

Il faudra attendre au moins deux décennies pour voir une détente des relations entre ces deux frères ennemis. La France devra souvent faire des choix difficiles car chaque pays exercera une grande pression sur elle pour s’approprier son soutien.

*qui a préféré garder l'anonymat.

20/09/2021 - Toute reproduction interdite

De Bouziane Ahmed Khodja