Le ministre des Affaires étrangères algérien Ramtane Lamamra a annoncé le 24 août dernier la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc. Prise en haut lieu, cette décision a pour objectif de « riposter aux actes hostiles dangereux pour la stabilité du pays » avait argumenté le chef de la diplomatie algérienne, en présentant une longue liste de faits remontant à plusieurs décennies. Que cache en réalité cette fracture ?

L’analyse de Bouziane Ahmed Khodja.

Suite à l’annonce de Ramtane Lamamra, la réaction a été unanime et très favorable en Algérie. Partis politiques et organisations de masse, islamistes, progressistes ou conservateurs ont soutenu cette décision de rupture avec le voisin de l’Ouest. De son côté, le parti islamiste du Mouvement pour une Société de Paix a émis une légère réserve en jugeant que cette décision aurait pu être un peu plus mûrement réfléchie, mais il ne s’y est pas opposé. Toutefois, les mouvements indépendantistes Kabyles et les islamistes du Mouvement Rachad - des opposants installés à l’étranger - ont estimé que cette action de l’État était une fuite en avant et un non-sens politique afin de détourner l’opinion publique algérienne des difficultés de la vie quotidienne.

Au Maroc, la résolution algérienne était attendue par le Palais royal et les milieux politiques. Elle a été jugée comme une énième agression politique par le pouvoir soutenu par les militaires en Algérie, la qualifiant d’irresponsable et d’injustifiée. Toutefois, la placidité du pouvoir chérifien ne l’innocente pas d’avoir agi contre les intérêts de son voisin et d’avoir mené une propagande violente à l’encontre de l’Algérie.

Qu’est ce qui se cache derrière cette décision ?

L’Algérie vit une crise multidimensionnelle d’ordre politique, économique et souffre d’une incapacité chronique à gérer les difficultés des Algériens. Pour preuve, le manque d’oxygène a provoqué des centaines de morts pendant la pandémie de la Covid, qui s’en est suivie tout au long de l’été par une pénurie d’eau, puis d’une impéritie incompréhensible à maîtriser les incendies qui ont ravagé une douzaine de régions, laissant derrière eux désolation et plus de 170 morts. C’est l’objet principal de la discorde entre les deux pays. L’Algérie accuse - entre autres - le Maroc d’avoir soutenu les auteurs de ces incendies, identifiés par les autorités algériennes comme appartenant supposément au Mouvement pour l´Autonomie de la Kabylie.

Le régime algérien, soutenu par les militaires ne se maintient que grâce à la terreur qu’il sème avec l’absence de liberté d’expression, les intimidations, la répression, le harcèlement et l’emprisonnement et l’exil de ses principaux opposants. Ce sont toutes ces raisons pour lesquelles les Algériens ne rêvent que de partir en Europe. Le malaise social est profond.

Détourner les préoccupations des Algériens vers une menace extérieure

Mal élu, Le président Abdelmadjid Tebboune est dans une position inconfortable et n’arrive pas à rallier les Algériens à sa cause. Il a perdu trois rendez-vous électoraux, et essuyé un boycott historique. Les militaires mécontents lui attribuent cet échec. Toutes ces raisons expliquent ainsi la nécessité de détourner les préoccupations des Algériens vers une menace extérieure : le Maroc, appuyé par Israël. Par le moyen de subterfuges, le régime a tenté de désactiver les opposants à l’étranger en criminalisant les mouvements du Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie (MAK) et celui des islamistes de RACHAD. Il les a qualifiés de groupes terroristes au mois de mars 2021. Discréditer ces mouvements et leur interdire toute activité politique revient à mettre fin au mouvement de contestation en Algérie, le Hirak, qui a fait tomber le régime de l’ancien président Bouteflika, en février 2019 et qui continue de revendiquer : « Un État civil, non-militaire ».

Depuis 2019, une lutte acharnée entre les clans civils, militaires et sécuritaires sévit au grand désarroi du président Abdelamadjid Tebboune et du général Saïd Changriha, Chef d´État-major de l’armée algérienne. Même si ce dernier a opéré une grande purge au sein de l’armée, plus de 50 officiers supérieurs ont été incarcérés et plus d’une centaine mis à la retraite avec interdiction de se réunir avec d’autres militaires ou de s´exprimer publiquement.

Les répercussions économiques

La première conséquence défavorable au Maroc est le non-renouvellement du contrat du Gazoduc Maghreb Europe (GME) d’une capacité de 12,3 milliards de m3 /an. Ce gazoduc part du gisement algérien Hassi R'mel et rejoint Cordoue en Espagne en traversant le détroit de Gibraltar. En réalité, « l’Algérie envisageait bien avant les incidents des derniers mois de ne plus alimenter l´Espagne en gaz à travers le GME qui est opérationnel depuis 1996 ». Déclare le Docteur en économie, Abdelaali M.

Le Maroc recevait 800 millions de m3 de gaz servant à alimenter ses centrales électriques. Il percevait aussi une taxe de 140 millions d’euros en 2018, moins de 60 millions en 2019, et 40 millions d’euros en 2020, en raison de la baisse des prix du pétrole et du gaz pendant la pandémie.

Toutefois, le ministre de l’Énergie et des Mines Mohamed Arkab a assuré que l’Algérie assurera l’approvisionnement de l’Espagne et du Portugal par le gaz algérien, normalement et sans interruption. « Cependant, il faut noter que le gazoduc Medgaz algérien n´a qu´une capacité de 8 milliards de m3/an. Le ministre a promis une extension rapide pour arriver à 10 milliards m3/an. Ce qui est impossible, car les investissements de la compagnie Sonatrach sont limités. Le transport du gaz algérien par le gazoduc Medgaz pourra connaître des déficits énormes. » observe Abdelaali. M. Il poursuit : « Les échanges commerciaux entre l´Algérie et le Maroc sont insignifiants, ils ne dépassent pas les 200 millions de dollars. Le Maroc importe des dattes, de l´ammoniac et quelques produits non manufacturés d´Algérie. Les échanges se sont réduits drastiquement à partir de 2019. Ceci est dû certes à la pandémie mais surtout à la dégradation des relations politiques entre les deux pays ».

Le président algérien avait interdit en mai 2021 à toutes les compagnies algériennes étatiques ou privées d´accorder des contrats commerciaux avec les pays hostiles à l’Algérie. Ce qui signifiait clairement les entreprises marocaines.

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20/09/2021 - Toute reproduction interdite


Un passant lit la couverture des journaux dans un kiosque à Alger, le 25 août 2021.
©Abdelaziz Boumzar/Reuters
De Bouziane Ahmed Khodja