Analyses | 25 mars 2019

Algérie : les réalités d’une situation inédite

De Nathalie Kohl
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Abdou Elimam est linguiste et maître de conférence à l'École nationale polytechnique d'Oran. Auteur de nombreux ouvrages sur l’Algérie, il a accepté de répondre à nos questions sur les évènements actuels, et de nous en expliquer les réalités. Un entretien éclairant, loin des clichés habituels. Propos recueillis par Nathalie Kohl

 

Peut-on parler d'une victoire du peuple algérien au lendemain de la décision de Bouteflika de ne pas briguer un cinquième mandat ?

Certes, il s’agit d’une victoire de la rue. La contestation populaire de par son ampleur et la qualité de son expression a déjà commencé à bousculer sérieusement l’ordre établi. Bouteflika renonce à son 5ème mandat et annule la tenue des élections présidentielles prévues le 19 avril 2019. C’est déjà un premier acquis non négligeable – qui l’eût cru ?

 

Le peuple algérien va-t-il rester patient devant une hypothétique transition ?

Cette notion de transition est usitée de manière ambiguë, selon qui la prononce. Pour le pouvoir en place il s’agit d’une « ouverture » politique contrôlée et maîtrisée. Pour l’opposition politique, il s’agit de mettre à l’écart le personnel dirigeant actuellement en place et lui substituer des instances transitoires dirigées par l’opposition en vue d’assurer la gestion courante des affaires et préparer les échéances démocratiques. Enfin, pour « la rue », il s’agit de l’arrivée sur la scène politique de visages neufs et de mains propres – le formalisme juridique n’étant pas leur premier souci.

Pour caricaturer, disons que les uns disent « Venez vous joindre à nous ! », les autres disent « On le fera sans vous » et la rue dit : « Qu’ils s’en aillent tous ! ».

Ces 20 ans de gestion ont réussi à dévitaliser la société civile (par tous les interdits qui ont pesé sur la libre expression), à semer les graines de la corruption à tous les niveaux de l’activité économique et sociale (avec la bénédiction des islamistes), à amplifier le sentiment de mal-vie et à l’élargir aux couches moyennes (qui paient des sommes colossales pour traverser la Méditerranée clandestinement), à réduire les citoyens à des caisses de résonances sans âmes. Maintenant que le Rubicon a été franchi, il est bien difficile de croire que la rue fera marche arrière. La balle est donc dans le camp des dirigeants actuels – lesquels semblent frappés de surdité et de mutisme névrotique.

 

Syndicats, juges, anciens combattants et corps intermédiaires soutenant un peuple jeune et instruit qui souhaite construire un nouveau pays, ceci constitue une situation inédite en Algérie, n’est-ce pas ?

Il faut souligner que le mouvement populaire qui émerge sur la scène politique ne vient pas du néant. Il répond, tout d’abord, à des exigences socio-économiques propres à l’état de développement de la société : le politique est en train de venir à la vie … sous nos yeux. Il y a ensuite les différentes luttes pour la liberté d’expression - associations, partis politiques, journalistes, etc.- qui ont toujours rencontré une main de fer. Viennent se greffer aussi les luttes sociales - pour l’emploi, le logement l’accès aux soins -.  Il est par exemple paradoxal que dans les années 2017-2018, les « haragas » - boat-people - proviennent de couches moyennes : propriétaires de leurs logements et possédant des moyens de subsistance. Ces gens sont amenés à fuir un pays où ils sont quantité négligeable et où l’avenir de leurs enfants s’écrit d’ores et déjà en désespoir. Un autre espace, et non des moindres, aura participé à cette prise de conscience, chez les jeunes, plus particulièrement : les supporters d’équipes nationales de football. Là sont nées des chansons à texte où l’on retrouve l’essentiel des slogans portés par les manifestants des quatre derniers vendredis. Mais le coup de grâce vient tout de même de l’engagement des femmes dans ces manifestations ; elles augurent de l’évanescence consumée de tout rapport de confiance envers le pouvoir.

 

Vers quel modèle politique la jeunesse algérienne veut-elle aller ?

Là est la question ! Les manifestants ont rejeté bien des figures politiques assimilées à de l’opportunisme et ils ont été fermes et inflexibles vis-à-vis des islamistes. Ils les ont refusés – du moins si ces derniers s’entêtaient à venir avec leurs symboles. Les jeunes sont tous branchés et leurs références se construisent via Facebook, Twitter, Snapshat et que sais-je encore. Ils participent avec la jeunesse du monde entier à partager, à « aimer » et à échanger. Ils veulent donc vivre comme tous les jeunes … en Europe ou en Amérique du nord. Ce ne sont certainement pas les pays arabes ou islamiques qui les attirent - on n’a jamais vu de « boat-people » aller vers ces pays-là -. L’envie est là. Les moyens d’y arriver restent à inventer. Mais ils refusent qu’on leur donne la leçon.

Que retiendra l'histoire algérienne des années au pouvoir de Bouteflika ?

On retiendra un grand gâchis financier et économique, une improvisation étatique généralisée, un autoritarisme exacerbé, une corruption sciemment générée et généralisée, une extinction de la vie politique et un grand clientélisme socio-professionnel. Les générations montantes n’ont connu ni le terrorisme, ni les accords secrets passés entre l’armée nationale et les groupes armés et que Bouteflika devait faire appliquer.

 

En quoi la déstabilisation de l'Algérie peut-elle avoir des conséquences pour les pays riverains de la Méditerranée ?

Ce qui se passe en Algérie n’est pas une déstabilisation ! Non, il s’agit de l’émergence du politique sur la scène socio-économique. Nous assistons à une maturation sociale qui s’exprime avec calme et détermination pour redonner de la légitimité au pouvoir et se donner les moyens d’exister. Émergence de sujets-citoyens en même temps qu’éclosion de la nécessité d’une vie démocratique réelle (et non plus formelle). La réussite d’un tel mouvement ne pourra que profiter aux peuples voisins qui, eux aussi, en sont au même niveau de maturité et d’ambitions modernistes et démocratiques.

La déstabilisation viendrait du refus du pouvoir en place de répondre à la demande légitime et historiquement motivée de la rue. Elle viendrait d’une confrontation violente que le pouvoir engagerait. Auquel cas, c’est toute la région qui en pâtirait. C’est d’ailleurs ce que craint l’American Entreprise Institute qui, en date du 11 mars, alerte sur «  la déstabilisation de l’Algérie, voire son effondrement- (qui) aggraverait considérablement la menace salafiste djihadiste, ouvrirait une nouvelle voie migratoire de masse vers l’Europe, et aurait un effet d’entraînement d’instabilité à travers des régions déjà dévastées par les conflits et la mauvaise gouvernance ».

 

Les intérêts de l'Algérie et de la France sont intimement liés ; quel rôle les Algériens attendent de son pays voisin ?

Les rapports entre l’Algérie et la France sont des rapports quasi familiaux ; alliés un jour, adversaires le lendemain. La présence de centaines de milliers de familles d’origine algérienne en France et la forte présence de la culture et de la langue françaises en Algérie rendent ces rapports complexes. Par conséquent tout est prétexte à remontrances ou à félicitations. La France officielle a tenu à éviter de s’engager – malgré un quitus de fait apporté à la décision de transition selon Bouteflika – mais elle est très attentive à ce qui s’y passe. Le sentiment général, en Algérie, est que la France pourrait prendre le parti de l’avenir au lieu de continuer à aider ces apparatchiks honnis par le peuple.  Il suffirait d’un geste tel que la menace de bloquer les comptes français - ou européens - de ce personnel politique pour dénouer la tension actuelle. Mais irait-elle jusque là ?

 

Le peuple algérien a manifesté une maturité politique avec ses défilés pacifiques. Qu'a-t-il appris des printemps arabes et de leurs dérives ?

En Algérie, on refuse l’assimilation aux « printemps arabes ». On considère, ici, que nous avons affaire à une révolution sociale et démocratique nécessaire et rien d’autre. Peut-être a-t-on appris à refuser la violence - les enseignements d’un Gandhi ne sont pas à négliger - et les provocations. Un consensus très large a émergé et c’est sur la base de ce consensus qu’il est possible de construire. Par exemple, donner une direction politique à ce mouvement est perçu comme le meilleur moyen de le tuer dans l’œuf. Il existe certes des organisations sociales et ou culturelles qui participent à l’animation du mouvement, mais aucune ne peut prétendre à un leadership déterminant. Des lobbies politico-financiers voire politico-militaires sont certainement derrière une partie des manifestants mais cela n’est pas gênant tant que c’est par consensus que la détermination des uns et des autres est mue.

 

La nouvelle situation en Algérie est-elle favorable à la montée de l’Islamisme ? Les islamistes sont ils aussi à la manœuvre ?

L’islamisme politique est définitivement battu en Algérie. De plus, deux de leurs partis les plus représentatifs ont opté pour l’« alliance présidentielle » et ont collaboré avec le pouvoir en place. Ils sont donc très mal placés aujourd’hui.

Le problème de l’islamisme en Algérie est que son idéologie s’est emparée d’espaces déterminants tels que l’Éducation Nationale, l’Enseignement Supérieur - quoi qu’avec un moindre impact -, la Justice. Cette idéologie traverse des pans entiers de la vie culturelle et sociale. Ses formes d’intervention ont même fini par être « normalisées » grâce aux relais d’opinion que sont les enseignants et les Imams des mosquées. La pensée laïque, bien que très présente dans les slogans des manifestants, par exemple, n’a pas pu trouver d’espaces sereins et efficaces pour son expression. Cela aussi doit faire partie des exigences du futur … très proche.

                                                                                     

25/03/2019 - Toute reproduction interdite


La population participe à une manifestation demandant un changement politique immédiat à Alger, Algérie, le 12 mars 2019.
Ramzi Boudina/Reuters
De Nathalie Kohl

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